La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 2 : Le Moyen-Âge

Océanie

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Illustrations

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Rebbelib des Îles Marshall

Carte à bâtons des Îles Marshall : cartographie cognitive des houles océaniques

Les navigateurs de l'invisible : Comment l'Océanie médiévale inventa des technologies de l'esprit

Il existe des technologies que l'on ne peut pas tenir dans la main. Pendant que l'Europe médiévale bâtissait des cathédrales de pierre et que le Moyen-Orient forgeait des algorithmes sur parchemin, les peuples du Pacifique construisaient quelque chose de plus subtil encore : des cathédrales de mémoire, des algorithmes inscrits dans les étoiles, des cartes tracées non pas sur le papier mais dans l'esprit. Ces navigateurs de l'invisible ont développé, sans écriture alphabétique ni instruments de mesure, des systèmes de traitement de l'information d'une sophistication que nous commençons à peine à comprendre.

Cette histoire est celle d'un autre chemin vers l'intelligence. Un chemin qui ne passe pas par l'encre et le métal, mais par le corps, la voix, les vagues et les étoiles. Un chemin qui nous rappelle que les fondations de ce que nous appelons aujourd'hui intelligence artificielle ne se trouvent pas uniquement dans les bibliothèques de Bagdad ou les monastères européens, mais aussi sur les pirogues qui sillonnaient le plus vaste océan du monde.

Hier — Les architectes de l'invisible

La Maison Océan

Entre 1100 et 800 avant notre ère, un peuple que les archéologues appellent les Lapita accomplit quelque chose d'extraordinaire. Partis de l'archipel Bismarck, près de la Nouvelle-Guinée, ils colonisent en quelques générations un dixième de la circonférence de la Terre. Des Fidji aux Tonga, des Samoa aux Marquises, ils traversent des milliers de kilomètres d'océan ouvert, sans boussole, sans sextant, sans carte écrite. Leur expansion n'est pas une dérive au hasard des courants : c'est une colonisation systématique, méthodique, qui témoigne d'une maîtrise stupéfiante de la navigation.

Cette expansion se poursuit pendant tout le Moyen-Âge. Entre 800 et 1200 de notre ère, les Polynésiens atteignent Hawaï, l'Île de Pâques, et enfin la Nouvelle-Zélande vers 1250-1300. Ils naviguent sur des pirogues à double coque — les kalia tongiens pouvaient atteindre trente-cinq mètres de long et transporter plus de cent personnes. Le pic de développement de cette technologie navale coïncide avec les Grandes Migrations du Pacifique, une époque où des architectes navals perfectionnent des coques en V qui améliorent les performances au vent, où des charpentiers assemblent des planches composites sans un seul clou de métal.

Mais la vraie prouesse n'est pas dans le bois. Elle est dans l'esprit.

Les cartes que l'on ne regarde pas

Aux Îles Marshall, les navigateurs ont développé un système de cartographie unique dans l'histoire humaine : les rebbelib, ou cartes à bâtons. Fabriquées à partir de nervures de feuilles de cocotier liées ensemble, parsemées de coquillages représentant les îles, ces cartes ne ressemblent à rien de connu. Elles ne représentent pas les contours des terres, mais quelque chose de bien plus subtil : les motifs des houles océaniques et la façon dont les îles les perturbent.

Le plus étonnant n'est pas leur fabrication. C'est leur usage. Contrairement aux cartes européennes, les rebbelib n'étaient jamais consultées pendant le voyage. Le navigateur les étudiait avant le départ, mémorisait les motifs de vagues, puis laissait la carte sur le rivage. En mer, accroupi à la proue de son canoë, il "sentait" littéralement les vagues avec son corps, comparant les sensations tactiles à la carte mentale qu'il portait en lui.

Nous venons de décrire la première cartographie cognitive de l'histoire. Une information externalisée sur un support physique, intériorisée par mémorisation, puis utilisée en temps réel par comparaison avec les données sensorielles. C'est, en essence, le fonctionnement de tout système d'intelligence : apprendre un modèle du monde, puis l'utiliser pour interpréter l'expérience.

Les bibliothèques qui marchent

Comment transmet-on la connaissance quand on n'a pas d'écriture ? Les Polynésiens ont résolu ce problème en inventant ce qu'on pourrait appeler des "bibliothèques vivantes". Dans chaque communauté, des gardiens spécialisés de la mémoire — parfois appelés "bibliothèques ambulantes" par les anthropologues — mémorisaient des généalogies, des récits historiques, des instructions de navigation.

Les généalogies polynésiennes remontent souvent sur des dizaines de générations. Paradoxalement, les Polynésiens sans écriture pouvaient retracer leurs ancêtres plus loin dans le temps que les Européens avec leurs registres paroissiaux. L'aîné des fils apprenait les noms de tous les ancêtres de la famille. Si l'aîné n'était pas capable de remplir cette fonction, on choisissait le plus doué. La mémoire était trop précieuse pour être confiée au hasard.

Les techniques étaient sophistiquées : répétition rythmique, rimes, formules mnémoniques, gestes associés à chaque passage. La navigation elle-même se transmettait de maître à apprenti sous forme de chants. Les routes maritimes étaient encodées dans des poèmes que l'on apprenait par cœur. La géographie du Pacifique était décrite comme un poulpe géant — le Taumata-Fe'e-Fa'atupu-Hau — dont la tête se trouvait sur l'île de Ra'iātea et dont les tentacules s'étendaient vers toutes les îles de l'océan.

Ces systèmes avaient une caractéristique essentielle : la flexibilité. Contrairement à un texte écrit, figé une fois pour toutes, le récit oral pouvait s'adapter au contexte, à l'auditoire, aux circonstances. Il n'y avait pas de version "correcte" d'une histoire, mais des variations autour d'une structure stable. Cette adaptabilité est, là encore, une propriété que nous recherchons aujourd'hui dans les systèmes d'intelligence artificielle.

Aujourd'hui — Sentir, chanter, danser : des corps qui calculent

Les songlines : cinquante mille ans avant le palais de mémoire

Sur le continent australien, les peuples aborigènes ont développé un système encore plus ancien et peut-être encore plus sophistiqué. Les songlines, ou pistes du rêve, sont des itinéraires qui traversent le paysage en reliant des sites sacrés. Chaque site est associé à un récit, à un chant, à une connaissance. En chantant les chants dans le bon ordre, un voyageur peut naviguer sur des centaines de kilomètres à travers des territoires inconnus.

Les Européens ont longtemps attribué l'invention des techniques de mémoire spatiale aux Grecs anciens, avec la fameuse "méthode des lieux" ou "palais de mémoire". Un orateur imaginait un bâtiment familier et plaçait mentalement les éléments de son discours dans chaque pièce. En parcourant mentalement le bâtiment, il retrouvait son discours.

Les songlines fonctionnent sur un principe similaire, mais avec une différence fondamentale : le "palais" n'est pas imaginaire, c'est le paysage réel. Et ce système précède la Grèce d'au moins cinquante mille ans.

Des recherches récentes ont montré qu'une session de vingt minutes avec la méthode de mémoire aborigène améliore les performances de rappel autant que le palais de mémoire classique. Mais les songlines font plus que stocker de l'information. Elles activent des connaissances intégrées dans les systèmes naturels, en utilisant le rituel, l'histoire et le chant. "Connaître", dans cette tradition, ce n'est pas simplement représenter — c'est être dans une relation rythmique avec le monde.

Les songlines terrestres sont doublées de songlines célestes. Les mêmes récits qui décrivent le paysage terrestre décrivent aussi les constellations. Le ciel devient une carte mnémonique pour se souvenir des chemins au sol. Cette redondance — l'information encodée simultanément dans le ciel et la terre, dans le chant et le mouvement — assure une résilience remarquable du système.

Le maramataka : l'astronomie comme calcul

Les Māori de Nouvelle-Zélande ont développé ce qu'on pourrait appeler une "astronomie computationnelle" : le maramataka, un système lunaire-stellaire qui servait à prédire les récoltes, planifier les voyages, et organiser la vie sociale.

Au cœur du système se trouve Matariki, le nom māori des Pléiades. L'apparition de cette constellation juste avant l'aube marque le Nouvel An māori et le début de l'hiver. Mais Matariki n'est pas seulement un marqueur temporel. C'est aussi un outil de prédiction. La clarté et la brillance des étoiles de l'amas permettaient de prédire la qualité de la saison à venir. Des étoiles brillantes et distinctes annonçaient une bonne récolte ; des étoiles floues et pâles, une saison difficile.

Le tohunga kōkōrangi — littéralement "expert des cieux" — était un personnage révéré qui observait les étoiles pour son clan et en tirait des prédictions sur les récoltes, la météo, les présages. Le compas stellaire, ou kāpehu whetū, exigeait la mémorisation de plus de deux cent vingt étoiles et de leurs positions à l'horizon aux différentes heures de la nuit et aux différentes saisons de l'année.

Cette connaissance — tātai arorangi — était utilisée pour naviguer l'océan, planter les cultures, récolter les fruits de mer, et mesurer le temps. Elle représente une forme de calcul analogique, où les régularités du cosmos sont internalisées et utilisées pour faire des inférences sur le monde terrestre.

Le hula : le corps comme archive

À Hawaï, avant l'arrivée des missionnaires au début du XIXe siècle, il n'existait pas de langue écrite. Le hula — la danse traditionnelle hawaïenne — n'était pas un divertissement : c'était le principal moyen de préserver et de transmettre les connaissances.

Les mele, les chants qui accompagnent le hula, sont décrits comme des "conteneurs" de 'ike — un mot qui signifie à la fois connaissance, sagesse et compréhension. Ces conteneurs renferment les généalogies des familles, l'histoire des terres, les attributs des dieux, les techniques agricoles et maritimes. Chaque geste de la danse correspond à un mot ou une idée du chant. Le corps tout entier devient un système de stockage d'information.

Plus subtil encore : le kaona, la signification cachée. Les chants hawaïens fonctionnent souvent sur plusieurs niveaux de sens. Le niveau littéral raconte une histoire simple — une fleur qui s'ouvre, une vague qui déferle. Mais sous cette surface, des significations cachées évoquent des événements historiques, des personnages politiques, des enseignements spirituels. Le même chant peut être compris différemment selon le niveau d'initiation de l'auditeur.

Beaucoup de ces significations cachées ont été perdues au fil du temps, victimes de la colonisation et de la suppression culturelle. Mais la résilience du hula est remarquable. Malgré des décennies d'interdiction, la danse a survécu dans la clandestinité et connaît aujourd'hui une renaissance.

Au-delà — Le réseau des ancêtres

Whakapapa : la base de données relationnelle avant l'heure

Le concept māori de whakapapa est peut-être la contribution la plus profonde de l'Océanie à ce que nous appellerions aujourd'hui la science de l'information. Le mot signifie littéralement "poser couche sur couche", comme des strates géologiques. C'est le terme māori pour la généalogie, mais sa portée dépasse infiniment la simple liste d'ancêtres.

Le whakapapa a été décrit comme "la structure squelettique de l'épistémologie māori". C'est un cadre taxonomique qui relie tous les phénomènes — animés et inanimés, connus et inconnus, terrestres et spirituels. Il ne lie pas seulement les humains entre eux, mais les humains aux animaux, aux plantes, aux montagnes, aux rivières, aux étoiles. Tout a une généalogie. Tout est relié.

Cette structure organise, préserve et transmet la mythologie, la légende, l'histoire, la connaissance, les coutumes, les philosophies et les spiritualités d'une génération à l'autre. Elle délimite l'appartenance aux groupes sociaux. Elle explique la causalité historique. Elle sert d'outil politique. Et — c'est peut-être le plus frappant — elle fonctionne comme une méthodologie de recherche.

L'anthropologue Charles Te Ahukaramu Royal a décrit le whakapapa comme un outil apte à "analyser les phénomènes naturels, les origines, les connexions et les relations, et même à prédire l'avenir". En d'autres termes : une base de données relationnelle, un outil d'analyse, et un système de prédiction — le tout sans écriture, sans ordinateur, sans rien d'autre que l'esprit humain et la tradition orale.

Rongorongo : l'écriture venue de nulle part

Sur l'Île de Pâques, isolée au milieu du Pacifique, les habitants ont développé quelque chose d'unique dans toute l'Océanie : un système d'écriture. Le rongorongo — "réciter, déclamer, chanter" en langue rapanui — reste aujourd'hui largement indéchiffré. Seulement vingt-sept objets en bois inscrits de ces signes mystérieux ont survécu, aucun sur l'île elle-même.

Le système compte environ cent vingt symboles représentant des oiseaux, des poissons, des dieux, des plantes, des formes géométriques. Les formes ne ressemblent à aucun autre système d'écriture connu. Des recherches récentes suggèrent qu'au moins une tablette date d'entre 1493 et 1509 — avant l'arrivée des Européens sur l'île.

Si cette datation est confirmée, le rongorongo serait l'un des rares cas d'invention indépendante de l'écriture dans l'histoire humaine, aux côtés de la Mésopotamie, de l'Égypte, de la Chine et de la Mésoamérique. Une communauté isolée, sur un bout de terre volcanique perdu au milieu de l'océan, aurait inventé de toutes pièces un système de représentation symbolique.

L'opinion dominante est que le rongorongo n'est pas une écriture au sens strict, mais un dispositif mnémonique — un support pour la récitation de généalogies, de calendriers, de chorégraphies, d'instructions agricoles ou astronomiques. Une portion d'une tablette a été identifiée comme un calendrier lunaire. Le reste demeure silencieux, gardant ses secrets dans un code que nous n'avons pas encore réussi à briser.

La transmission : de Mau Piailug à Nainoa Thompson

En 1970, il ne restait que six maîtres navigateurs — pwo — dans toute la Micronésie. Tous vivaient sur l'île de Satawal ou l'île voisine de Puluwat. La tradition millénaire de navigation sans instruments était sur le point de s'éteindre.

L'un de ces six maîtres s'appelait Pius "Mau" Piailug. Choisi dès sa naissance par son grand-père pour devenir navigateur, il avait gagné le titre de palu — maître — à dix-huit ans. Son système de navigation reposait sur le soleil et les étoiles, les vents et les nuages, les mers et les houles, les oiseaux et les poissons. Tout son savoir avait été transmis oralement, par apprentissage auprès de son grand-père Raangipi.

En 1976, Mau Piailug fit quelque chose d'extraordinaire. Il navigua la Hōkūleʻa, une pirogue hawaïenne à double coque, de Hawaï jusqu'à Tahiti — plus de quatre mille kilomètres — sans aucun instrument moderne. Quand la pirogue arriva à Tahiti, dix-sept mille personnes l'attendaient sur le rivage.

Ce voyage déclencha une renaissance culturelle à travers toute la Polynésie. Des Hawaïens aux Māori, des Tahitiens aux Rarotongiens, les peuples du Pacifique redécouvrirent leur héritage de navigateurs. Nainoa Thompson, un Hawaïen qui avait appris le wayfinding auprès de Mau, devint le premier Polynésien moderne à maîtriser l'art de la navigation traditionnelle.

En 2007, Mau présida la première cérémonie pwo en cinquante-six ans. Cinq Hawaïens et onze autres personnes furent initiés comme maîtres navigateurs. Avant sa mort en 2010, Mau avait mis en place la Mau Piailug Society, une organisation qui continue de transmettre les traditions de navigation micromésiennes.

L'intelligence, nous dit l'Océanie, n'est pas seulement affaire de calcul. Elle est affaire de relation. Relation avec le corps, qui sent les vagues et danse les histoires. Relation avec le paysage, qui porte en lui les chemins et les récits. Relation avec le ciel, qui offre ses étoiles comme autant de repères. Relation avec les ancêtres, dont la mémoire vit dans les généalogies et les chants.

Les navigateurs de l'invisible n'ont pas construit de machines. Ils ont construit des systèmes — systèmes de mémoire, systèmes de prédiction, systèmes de navigation, systèmes de connaissance. Ces systèmes étaient portés non pas par le silicium, mais par les corps humains, les traditions orales, les pratiques rituelles. Ils étaient, en un sens, des technologies de l'esprit.

Nous qui construisons aujourd'hui des intelligences artificielles, nous avons beaucoup à apprendre de ces traditions. La résilience de la mémoire distribuée. La puissance de l'encodage multimodal — chant, geste, étoile, vague. L'importance de la relation comme fondement de la connaissance. L'adaptabilité des systèmes qui n'ont pas de version "correcte" figée pour toujours.

L'océan Pacifique couvre un tiers de la surface de la Terre. Ses îles sont des points minuscules perdus dans l'immensité bleue. Pourtant, des hommes et des femmes ont appris à traverser cet espace, à y tracer des routes invisibles, à y construire des civilisations. Ils l'ont fait sans écriture, sans métal, sans instruments optiques. Ils l'ont fait avec leur corps, leur mémoire, leur intelligence.

La vraie intelligence, peut-être, n'est pas celle qui calcule le plus vite. C'est celle qui sait naviguer dans l'invisible.