La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 2 : Le Moyen-Âge

Amériques

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Table des éclipses du Codex de Dresde

Table des éclipses du Codex de Dresde : algorithme de prédiction valable pendant plus de cinq siècles.

Les nœuds du temps : Comment les Amériques médiévales tissèrent l'avenir dans leurs calculs

Un nœud peut être un obstacle ou une mémoire. Dans les Andes médiévales, il était les deux à la fois — et bien davantage. Tandis que l'Europe du Moyen-Âge copiait laborieusement ses manuscrits dans les monastères, les civilisations des Amériques avaient inventé des systèmes d'information d'une sophistication que nous commençons seulement à mesurer. Des cordes nouées aux tables d'éclipses, des cercles de poteaux aux observatoires de pierre, le continent américain tissait l'avenir dans ses calculs — posant, sans le savoir, les fondations de ce que nous appellerions un jour l'intelligence artificielle.

Hier — L'empire des algorithmes

Quelque part au Yucatán, vers l'an 1100, un scribe maya achevait de peindre sur une longue bande d'écorce de figuier ce qui deviendrait le Codex de Dresde — l'un des quatre seuls manuscrits mayas à avoir survécu aux autodafés des conquistadors. Soixante-cinq pour cent de ses pages contiennent des tables astronomiques. Et parmi elles, un chef-d'œuvre de computation : un algorithme de prédiction des éclipses valable pendant plus de cinq siècles.

La table des éclipses couvre quatre cent cinq mois lunaires, soit trente-deux ans et neuf mois. Elle commence probablement en 1083 ou 1116 de notre ère. Mais sa véritable ingéniosité réside dans sa méthode de « réinitialisation » : lorsque le cycle s'achève, les astronomes mayas recalaient leurs calculs sur des intervalles de deux cent vingt-trois ou trois cent cinquante-huit mois — des cycles d'éclipse connus — corrigeant ainsi les erreurs accumulées. Le résultat : une précision de 0,0002 jour par an, supérieure au calendrier julien que l'Europe utilisait alors. Les Mayas avaient compris, sans télescope ni instruments de mesure, que le calendrier rituel de deux cent soixante jours s'harmonisait parfaitement avec les cycles lunaires après quarante-six répétitions. Cette découverte leur permit de prédire chaque éclipse visible depuis leur territoire.

À Chichén Itzá, l'observatoire d'El Caracol — la « coquille d'escargot », nommé ainsi pour son escalier en spirale — matérialisait cette science dans la pierre. Construit vers 906, il offrait vingt lignes de visée astronomiques sur vingt-neuf événements célestes possibles. Ses fenêtres étroites encadraient le coucher du soleil aux équinoxes. Ses alignements permettaient de suivre Vénus à travers l'année. La table de Vénus du Codex de Dresde couvre trente-sept mille neuf cent soixante jours — cent quatre ans exactement — intégrant les cycles synodiques de la planète avec le calendrier sacré.

Plus au nord, dans les plaines alluviales du Mississippi, une autre civilisation construisait son propre instrument de calcul céleste. Le Woodhenge de Cahokia, érigé entre 900 et 1100, consistait en un cercle de quarante-huit poteaux de cèdre rouge espacés de sept degrés et demi, sur un diamètre de cent vingt mètres. Le poteau central était décalé d'un mètre et demi vers l'est — une correction délibérée pour compenser la latitude du site. Aux équinoxes, le soleil semblait émerger directement de Monks Mound, la plus grande structure précolombienne au nord du Mexique. Au solstice d'hiver, il s'alignait avec Fox Mound. La géométrie servait le calendrier. Le calcul servait le sacré.

Ces observatoires et ces tables n'étaient pas des curiosités isolées. Ils témoignaient d'une tradition intellectuelle transmise sur des siècles. Les scribes mayas se formaient pendant des années à l'observation du ciel nocturne. Leurs codex étaient copiés de génération en génération, certains almanachs remontant à la période Classique, cinq siècles plus tôt. Au Mexique central, les calmecac — les écoles de l'élite aztèque — formaient les temalpouhqueh, les « compteurs des cieux », dès l'âge de cinq ans. Mathématiques, astronomie, calendriers, géométrie : le curriculum aurait fait honneur à n'importe quelle université médiévale européenne.

Nous pensions que l'algorithme était né en Mésopotamie avec Al-Khwarizmi. Nous avions oublié les scribes du Yucatán.

Aujourd'hui — Des cordes et des étoiles

Si les Mayas excellaient dans la prédiction astronomique, les Incas inventèrent quelque chose d'aussi remarquable : une base de données portable, capable de stocker des milliers d'informations dans un écheveau de cordes nouées.

Le quipu — du quechua « nœud » — était le système nerveux de l'empire inca. Entre 1200 et 1532, les khipukamayuq, ces experts héréditaires des cordes, administraient un territoire de dix millions d'habitants avec ce qui ressemblait à un simple assemblage de fils colorés. Mais la simplicité était trompeuse. Les plus grands quipus comportaient jusqu'à mille cinq cents cordes. Chaque corde pouvait porter, selon l'anthropologue Gary Urton, plus de mille cinq cents unités d'information distinctes — en combinant la direction de torsion, le type de nœud, la méthode d'attache et la couleur. Le système numérique était décimal et positionnel, identique au nôtre. Certains chercheurs y voient même un codage binaire superposé au système décimal.

« Ils étaient comme des ordinateurs primitifs », note l'historien Kim MacQuarrie. La comparaison n'est pas exagérée. Le quipu n'était pas un calculateur — c'était un dispositif de stockage. Pour calculer, les Incas utilisaient le yupana, une tablette de pierre ou d'argile avec des compartiments correspondant aux unités décimales. Des grains de maïs ou de quinoa servaient de compteurs. Le chercheur péruvien Andrés Chirinos l'a déchiffré en 2010 comme un « calculateur pré-hispanique » capable d'addition, de soustraction, de multiplication et de division. Le yupana calculait ; le quipu enregistrait. L'un était le processeur, l'autre la mémoire.

Cette architecture — séparer le calcul du stockage — est précisément celle des ordinateurs modernes.

Mais les Incas allèrent plus loin encore. Le système ceque de Cusco organisait l'espace lui-même comme un système d'information. Quarante-et-une lignes imaginaires radiaient depuis le Qurikancha, le temple du soleil, vers trois cent vingt-huit huacas — des sanctuaires répartis dans tout le paysage. Chaque ligne était confiée à un groupe social spécifique. Elle portait des informations calendaires, astronomiques, rituelles et territoriales. Les archéologues parlent d'« idéologie matérialisée » : la géographie entière de Cusco était une carte du système sociopolitique, une base de données inscrite dans le territoire.

Au Mexique, le nepohualtzintzin — l'abaque aztèque — incarnait une autre forme de pensée computationnelle. Treize rangées de sept perles, soit quatre-vingt-onze au total. Ce nombre n'était pas arbitraire : quatre-vingt-onze jours constituent une saison ; deux fois quatre-vingt-onze, le cycle du maïs de la semence à la récolte ; trois fois, la durée de la gestation humaine ; quatre fois, une année presque complète. L'instrument de calcul était aussi un calendrier. Le temps et le nombre fusionnaient dans un même objet.

Ces systèmes préfigurent ce que les informaticiens appellent aujourd'hui les systèmes d'information distribués. Le savoir n'était pas concentré dans un lieu unique. Il était réparti entre des experts formés pendant des décennies, inscrit dans des objets portables, matérialisé dans l'architecture des villes. Quand l'empire inca s'effondra sous les coups des conquistadors, les khipukamayuq continuèrent de transmettre leur art. Quand les moines espagnols brûlèrent les codex mayas, les tables astronomiques avaient déjà été copiées pendant des siècles.

La redondance assurait la survie. Le réseau survivait à ses nœuds.

Au-delà — Ce que les nœuds enseignent aux circuits

Nos ordinateurs modernes séparent rigoureusement le matériel du logiciel, le calcul du stockage, le code des données. Cette architecture, que nous tenons pour naturelle, n'était pas la seule possible. Les civilisations précolombiennes en avaient imaginé d'autres.

Le quipu était à la fois support physique et langage. Le ceque était à la fois territoire et calendrier. Le nepohualtzintzin était à la fois calculateur et représentation du temps. Ces systèmes ne distinguaient pas l'information de son incarnation matérielle. Ils ne séparaient pas le sacré du computationnel. Pour les Mayas, calculer les éclipses était un acte religieux — prédire le moment où les dieux obscurciraient le soleil. Pour les Incas, nouer un quipu était administrer l'empire et honorer les ancêtres qui avaient transmis cet art.

Cette fusion nous trouble. Nous avons appris à penser l'intelligence comme quelque chose d'abstrait, de désincarné, de transférable d'un support à l'autre. Nos algorithmes tournent indifféremment sur des serveurs en Californie ou en Finlande. Nos données voyagent par câbles sous-marins, indifférentes à la géographie. Nous avons inventé l'intelligence artificielle en la séparant de tout contexte.

Les Amériques médiévales nous rappellent qu'une autre voie existait. Une intelligence inscrite dans les corps, dans les lieux, dans les objets. Une intelligence qui ne distinguait pas le calcul du rituel, le stockage de la transmission, l'information de la communauté qui la portait. Les khipukamayuq n'étaient pas interchangeables. Chaque expert portait une partie du savoir total. La mort de l'un appauvrissait le système entier — mais ne le détruisait pas, car d'autres nœuds du réseau conservaient des copies partielles.

L'histoire de l'intelligence artificielle, telle qu'on la raconte habituellement, commence avec les machines de Turing et les conférences de Dartmouth. Elle oublie les tables d'éclipses du Codex de Dresde, qui prédisaient l'avenir avec une précision supérieure à Ptolémée. Elle oublie les quipus, ces bases de données portables capables de stocker des milliers d'informations dans quelques grammes de coton. Elle oublie les calmecac, où des enfants de cinq ans apprenaient à compter les cieux.

Ces oublis ne sont pas seulement des injustices historiques. Ce sont des appauvrissements conceptuels. Car pour imaginer ce que l'intelligence artificielle pourrait devenir, il nous faut d'abord comprendre toutes les formes qu'a prises l'intelligence dans l'histoire humaine. Les Amériques médiévales en ont inventé plusieurs — certaines en cordes, d'autres en pierre, d'autres encore en poteaux de cèdre alignés sur les étoiles.

Les conquistadors ont brûlé les codex. Mais les algorithmes qu'ils contenaient avaient déjà traversé les siècles — noués dans la mémoire de ceux qui savaient lire le ciel.