Moyen-Orient
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Al-Khwarizmi et son traité d'algèbre : les fondations du raisonnement algorithmique.
Les architectes de la pensée mécanique : Comment le Moyen-Orient médiéval posa les fondations de l'intelligence artificielle
Toute révolution technologique a ses ancêtres oubliés. Avant que le premier ordinateur ne s'allume dans un laboratoire américain, avant que le mot "algorithme" ne devienne le vocabulaire quotidien des ingénieurs du XXIe siècle, des savants écrivaient déjà à la lueur des lampes à huile les principes qui rendraient tout cela possible. Ils vivaient à Bagdad, au Caire, à Cordoue. Ils parlaient arabe. Et pendant que l'Europe médiévale sortait à peine de ce qu'on appelle parfois les âges sombres, ces architectes de la pensée mécanique construisaient, brique après brique, l'édifice conceptuel sur lequel repose aujourd'hui l'intelligence artificielle.
Cette histoire est celle d'une transmission. D'un héritage qui a voyagé à travers les siècles et les continents. D'idées nées dans les palais de Bagdad qui ont traversé le désert, franchi la Méditerranée, et fini par germer dans les universités européennes avant de s'épanouir, un millénaire plus tard, dans les centres de calcul de la Silicon Valley.
Hier — La Maison de la Sagesse et la naissance de l'algorithme
Bagdad, centre du monde
En 813, le calife Al-Ma'mun transforme Bagdad en ce que l'Antiquité avait été Alexandrie : le centre intellectuel du monde connu. Il fonde le Bayt al-Hikma — la Maison de la Sagesse — où se croisent astronomes, mathématiciens, philosophes et traducteurs venus de Perse, d'Inde, de Grèce et de Chine.
Son père, le légendaire Haroun al-Rachid, avait déjà commencé ce travail de rassemblement dès 786. Mais Al-Ma'mun, versé dans les sciences depuis son plus jeune âge, dépasse l'ambition de ses prédécesseurs. Il fait construire un pavillon pour chaque discipline scientifique. Le lieu s'élargit jusqu'à devenir Dar al-Hikma, offrant l'hospitalité aux érudits du monde entier. Surnommé "le Sage de Bagdad", Al-Ma'mun fait de sa capitale le théâtre d'une intense activité intellectuelle.
Imaginez un lieu où les écrits d'Aristote rencontrent les chiffres indiens, où la géométrie d'Euclide dialogue avec la médecine persane. Le premier directeur, un Persan du nom de Salm, supervise les traductions. Le chrétien nestorien Hunayn ibn Ishaq, avec l'aide de son fils et de son neveu, traduit une centaine d'ouvrages du grec vers le syriaque, puis du syriaque vers l'arabe. Ce creuset intellectuel va engendrer quelque chose de nouveau : une façon systématique de résoudre les problèmes.
Al-Khwarizmi : le grand-père de l'informatique
C'est là que travaille un homme dont le nom résonne encore chaque fois qu'un programme informatique s'exécute. Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi, né vers 780 à Khiva, près de l'actuel Ouzbékistan, rédige un traité qui changera le cours de l'histoire : le Hisab al-Jabr wa'l-muqabala.
De ce titre, nous avons tiré le mot "algèbre" — d'al-jabr, qui signifie "restauration" ou "complétion". Du nom de son auteur, latinisé en "Algoritmi" par les moines européens du XIIe siècle, nous avons tiré le mot "algorithme". Deux mots qui définissent aujourd'hui notre rapport aux machines intelligentes.
Ce qu'al-Khwarizmi invente n'est pas une formule mathématique parmi d'autres. C'est une méthode : une série d'instructions pas-à-pas, reproductibles, qui permettent de résoudre n'importe quelle équation d'un certain type. Avant lui, les mathématiciens résolvaient les problèmes au cas par cas, par l'intuition ou le tâtonnement. Après lui, il existe une procédure universelle. On peut l'enseigner. On peut la répéter. On peut — et c'est là le point crucial — la faire exécuter par quelqu'un qui ne comprend pas ce qu'il fait, pourvu qu'il suive les instructions.
Nous venons de décrire le principe fondamental de tout programme informatique.
Al-Khwarizmi ne s'arrête pas là. Enthousiasmé par la lecture d'un traité indien sur la numérotation positionnelle à dix chiffres, dont le zéro, il en fait la promotion dans le monde arabe. Ses explications pas-à-pas des calculs arithmétiques pour ce nouveau système décimal sont régulièrement traduites et reprises à travers le monde. Certains historiens l'appellent aujourd'hui le "grand-père de l'informatique". L'algèbre linéaire qu'il a fondée est aujourd'hui au cœur de l'apprentissage automatique et de l'intelligence artificielle moderne.
Les frères Banu Musa : la première machine programmable
Al-Khwarizmi n'était pas seul à la Maison de la Sagesse. Trois frères, Muhammad, Ahmad et Al-Hasan ibn Musa — les Banu Musa, "fils de Musa" — y travaillaient également. Orphelins d'un astronome ami du calife, ils furent recueillis par Al-Ma'mun lui-même et confiés au directeur de la Maison de la Sagesse.
Leur contribution prend une forme encore plus tangible que celle d'al-Khwarizmi. En 850, ils publient le Kitab al-Hiyal, le Livre des dispositifs ingénieux. Parmi les cent machines décrites et illustrées, plusieurs retiennent particulièrement l'attention.
La plus remarquable est une flûte automatique capable de jouer différentes mélodies selon la configuration de cylindres interchangeables. Le son était produit par de la vapeur chaude, et l'utilisateur pouvait ajuster l'appareil pour obtenir différents motifs musicaux. Une méthode similaire aux cartes perforées. Mille ans avant les premiers ordinateurs, ces trois frères de Bagdad avaient construit la première machine programmable de l'histoire.
Ils inventent également la valve conique, premier contrôleur automatique utilisé "en ligne" dans des systèmes de flux — une innovation capitale pour l'automatisation future. Leur orgue hydraulique fonctionne avec des cylindres interchangeables, préfigurant les boîtes à musique et les orgues de Barbarie qui apparaîtront des siècles plus tard en Europe.
Ce qui distingue les Banu Musa de leurs prédécesseurs grecs — Héron d'Alexandrie, Philon de Byzance — c'est leur préoccupation pour les contrôles automatiques. Ils ne se contentent pas de créer des merveilles mécaniques ; ils inventent des systèmes qui se régulent eux-mêmes. Cette obsession pour l'autonomie des machines résonne étrangement avec les préoccupations de l'intelligence artificielle contemporaine.
Aujourd'hui — Des automates aux méthodes : mécaniser le réel et formaliser la pensée
Al-Jazari : le père de la robotique
Deux siècles et demi plus tard, à Diyarbakır en Anatolie, un ingénieur du nom d'Ismail al-Jazari pousse cette logique encore plus loin. Né en 1136, il sert comme ingénieur royal au palais des Artuqides pendant l'apogée de l'Âge d'or islamique. En 1206, il publie son chef-d'œuvre : le Livre de la connaissance des procédés mécaniques.
Al-Jazari y décrit des automates d'une sophistication stupéfiante. L'un d'eux est un bateau transportant quatre musiciennes mécaniques — deux joueuses de tambourin, une harpiste et une flûtiste. Le bateau se déplace réellement sur l'eau, alternant moments de navigation et moments où l'orchestre joue, le tout contrôlé par le débit de l'eau. Les tambours peuvent jouer différents rythmes selon la position de pions ajustables : des programmes mécaniques, en somme. Beaucoup d'historiens considèrent ce bateau comme le premier "robot" programmable de l'histoire.
Un autre automate, une serveuse, apparaît par une porte automatique pour offrir une boisson exactement sept minutes après qu'on l'a demandée. Le mécanisme est ingénieux : la boisson est stockée dans un réservoir d'où elle s'écoule goutte à goutte dans un seau, puis dans une tasse, avant que la serveuse n'émerge automatiquement pour la servir.
L'horloge à éléphant, haute de vingt-deux pieds, est peut-être sa création la plus célèbre. Le mécanisme est caché à l'intérieur de l'éléphant. Toutes les demi-heures, un bol percé d'un petit trou collecte suffisamment d'eau pour déclencher une série de mouvements : un automate humanoïde frappe une cymbale, un oiseau mécanique chante. C'est la première horloge de l'histoire où des automates réagissent à intervalles réguliers.
Al-Jazari précède Léonard de Vinci de deux cent cinquante ans. Comme l'a noté un spécialiste : "L'idée de faire fonctionner des robots — ou simplement d'automatiser — a été développée par al-Jazari 250 ans avant Léonard de Vinci, avec d'excellents exemples." Ses cames, ses pions, ses systèmes de contrôle automatique préfigurent ce que nous appelons aujourd'hui la robotique. Le mot "robot" n'existait pas encore — il ne sera inventé qu'en 1920 par le dramaturge tchèque Karel Čapek — mais la chose, elle, avait déjà pris forme dans les ateliers du Moyen-Orient médiéval.
L'historien Donald Hill l'a souligné : "L'impact des inventions d'al-Jazari se fait encore sentir dans l'ingénierie mécanique moderne."
Ibn al-Haytham : l'invention de la méthode scientifique
Cette mécanique, pourtant, n'aurait pas suffi sans une autre révolution, plus silencieuse mais tout aussi fondamentale. À Bassora puis au Caire, entre 965 et 1040, un physicien nommé Ibn al-Haytham — connu en Occident sous le nom d'Alhazen — invente quelque chose que nous tenons aujourd'hui pour acquis : la méthode scientifique expérimentale.
Avant lui, la tradition voulait que l'œil émette des rayons qui allaient toucher les objets pour les voir. Cette théorie de l'émission, héritée des Grecs, semblait aller de soi. Ibn al-Haytham démontre le contraire : c'est la lumière qui entre dans l'œil, qui n'est qu'un récepteur passif. L'œil n'illumine pas les objets ; il reçoit la lumière qu'ils réfléchissent.
Mais plus important que cette découverte elle-même est la façon dont il y parvient. Dans son Kitab al-Manazir, le Traité d'optique — sept volumes révolutionnaires — il pose une méthode rigoureuse qu'il appelle i'tibar : observer, formuler une hypothèse, concevoir une expérience pour la tester, vérifier les résultats.
"Pour rechercher la vérité", écrit-il, "il faut d'abord avoir recours à l'observation, à l'induction, à la formulation d'hypothèses que l'on peut vérifier expérimentalement." Il réalise lui-même de nombreuses observations et expériences qu'il décrit en détail, les rendant reproductibles par quiconque souhaite vérifier ses thèses.
Cette approche, qui nous semble aujourd'hui évidente, était alors révolutionnaire. Ibn al-Haytham combine systématiquement la physique et les mathématiques, utilisant la géométrie pour modéliser les phénomènes optiques. Cette méthodologie mathématique et physique de la science expérimentale sous-tend la plupart des propositions de son traité.
Quand ses travaux sont traduits en latin à partir du XIIe siècle, ils transforment la pensée européenne. Robert Grosseteste, Roger Bacon, John Peckham, Vitellion, Guillaume d'Ockham, Léonard de Vinci, Francis Bacon, René Descartes, Johannes Kepler, Galilée, Isaac Newton — tous ont lu et été influencés par le Traité d'optique. La méthode scientifique moderne, celle qui permet aujourd'hui de développer et de valider les systèmes d'intelligence artificielle, trouve ici l'une de ses sources les plus anciennes.
Al-Kindi : l'ancêtre du traitement de données
Al-Kindi, lui, travaille sur un autre front. Ce philosophe que ses contemporains surnomment "le Philosophe des Arabes" — auteur de deux cent quatre-vingt-dix ouvrages en mathématiques, astronomie, médecine, logique — s'intéresse aux messages secrets.
En 750, un basculement majeur s'était opéré dans le monde islamique. Lors de la bataille du Grand Zab, les Abbassides avaient triomphé des Omeyyades, marquant la fin d'un califat qui refusait tout mouvement intellectuel profane. Les nouveaux califes, eux, encourageaient la recherche. C'est dans ce contexte qu'al-Kindi développe la cryptanalyse.
Dans son traité Risalah fi Istikhraj al-Mu'amma — le premier traité de cryptanalyse de l'histoire, retrouvé seulement en 1987 dans les archives ottomanes d'Istanbul — il développe une technique qui ne sera redécouverte en Occident que neuf siècles plus tard par Charles Babbage : l'analyse fréquentielle.
Le principe est simple mais puissant. Al-Kindi remarque que dans une langue donnée, certaines lettres apparaissent plus souvent que d'autres. En arabe, par exemple, la lettre alif est la plus fréquente. En comptant combien de fois chaque symbole apparaît dans un message chiffré, et en comparant ces fréquences à celles de la langue arabe, on peut reconstituer le message original, lettre par lettre.
Cette méthode permet de casser n'importe quelle substitution monoalphabétique — le type de chiffrement utilisé depuis l'Antiquité. L'origine de cette découverte est peut-être liée à l'étude du Coran : les lexicographes arabes, comme Al-Khalil, pratiquaient déjà l'analyse phonologique avec des arrangements et combinaisons de lettres pour étudier la chronologie des révélations coraniques. L'analyse combinatoire réunissait linguistes et algébristes.
Nous venons de décrire le premier traitement automatisé de l'information, l'ancêtre de ce que les ingénieurs modernes appellent la reconnaissance de formes. Les travaux d'al-Kindi en logique ont influencé ce que nous appelons aujourd'hui les systèmes experts et le raisonnement automatisé : l'application du raisonnement logique et mathématique à des problèmes réels.
Au-delà — Les philosophes de l'esprit et la transmission vers l'Europe
Avicenne : cartographier l'architecture de l'esprit
Il restait une dernière brique à poser : comprendre comment fonctionne l'esprit lui-même.
Avicenne — Ibn Sina de son nom persan — est né en 980 à Afshana, près de Boukhara. Médecin, logicien, métaphysicien, il écrit plus de quatre cent cinquante ouvrages, dont le célèbre Livre de la guérison. Son influence sur la médecine médiévale est immense, mais c'est un autre aspect de son œuvre qui nous intéresse ici.
Avicenne émet l'hypothèse que les différentes opérations mentales — la perception, la mémoire, le raisonnement — sont localisées dans des régions distinctes du cerveau. Il imagine un réseau de localisations cérébrales où s'effectuent les opérations mentales. Cette proposition, considérée alors comme audacieuse et spéculative, sera confirmée par les neurosciences du XXe siècle.
En un sens, Avicenne esquissait déjà ce que nous appelons aujourd'hui une architecture cognitive : une carte fonctionnelle de l'esprit, un modèle de la façon dont les différentes facultés mentales s'articulent et interagissent. Ses investigations sur la perception, la mémoire et le raisonnement résonnent avec la recherche contemporaine sur les architectures cognitives — ces systèmes conçus pour simuler la pensée humaine.
Avicenne joue également un rôle crucial dans la transmission des idées aristotéliciennes, qu'il adapte et intègre au contexte islamique. Il est un commentateur important d'Aristote, modifiant sa pensée de manière originale, notamment en logique. Cette logique aristotélicienne, raffinée par les philosophes arabes, deviendra le fondement du raisonnement formel en Occident.
Averroès : la théorie des concepts
Averroès — Ibn Rushd — travaille un siècle plus tard à Cordoue, dans l'Espagne musulmane. Polymathe accompli, il excelle en philosophie, théologie, droit, médecine, astronomie et mathématiques. Mais c'est comme commentateur d'Aristote qu'il marque l'histoire.
Son apport est d'un autre ordre que celui d'Avicenne. Averroès développe une approche rationaliste qui cherche à concilier foi et raison. Contre al-Ghazâlî, qui avait attaqué la philosophie dans son Incohérence des philosophes, Averroès rédige L'Incohérence de l'incohérence, défendant la place de la raison dans la quête de la vérité.
Il développe surtout une théorie des "intelligibles", ces concepts abstraits par lesquels nous comprenons le monde. Les intelligibles préfigurent ce que la logique formelle moderne appelle des propositions, et ce que l'intelligence artificielle appelle des représentations. La pratique syllogistique — le raisonnement par syllogismes — devient pour lui le modèle de toute connaissance véritable.
Averroès recommande l'étude de la logique et de la physique aux savants, en plus de la médecine. Il n'oppose pas rationnel et révélé, mais cherche leur articulation. Cette insistance sur la raison comme outil universel de connaissance aura un impact immense sur la pensée occidentale.
Les routes de la transmission
Ses commentaires d'Aristote, traduits en latin et en hébreu, influenceront profondément Thomas d'Aquin et toute la scolastique européenne. Les positions d'Averroès suscitent un débat intense parmi les penseurs chrétiens et juifs médiévaux. Albert le Grand, Thomas d'Aquin — tous se confrontent à "le Commentateur", comme on l'appelle simplement en Occident.
Car là est peut-être le plus grand héritage de ces savants médiévaux : la transmission. Selon l'Encyclopédie de philosophie de Stanford, la traduction de textes philosophiques de l'arabe vers le latin "a conduit à la transformation de presque toutes les disciplines philosophiques dans le monde latin médiéval".
Quand Tolède est reconquise par Alphonse VI en 1085, ses bibliothèques regorgent de manuscrits arabes. L'archevêque Raymond de Tolède organise un effort de traduction systématique. Gérard de Crémone, né en 1114, y traduira plus de quatre-vingts ouvrages du savoir arabe vers le latin : l'Almageste de Ptolémée, les Éléments d'Euclide, le De Caelo d'Aristote, et bien sûr les traités d'al-Khwarizmi.
Le processus se fait souvent en trois étapes : de l'arabe au roman vernaculaire, puis du roman au latin. Les points de transmission sont multiples : Tolède, certes, mais aussi la Sicile, la Terre Sainte, le sud de l'Italie. Du XIe au XIIIe siècle, une vague de traductions déferle sur l'Europe. Ces traductions — d'al-Khwarizmi, d'Ibn al-Haytham, d'Avicenne, d'Averroès — deviendront les manuels des universités européennes naissantes en médecine, mathématiques et astronomie. Sans elles, pas de Renaissance. Sans la Renaissance, pas de révolution scientifique. Sans la révolution scientifique, pas d'ordinateurs.
L'influence des philosophes islamiques en Europe est particulièrement forte en philosophie naturelle, psychologie et métaphysique, mais touche aussi l'étude de la logique et de l'éthique. Les savants musulmans avaient traduit Aristote, Platon et d'autres auteurs grecs dès les VIIIe et IXe siècles. Les écrits d'Aristote étaient devenus centraux dans la pensée islamique. Les philosophes musulmans utilisaient sa logique pour poser de grandes questions sur Dieu, l'existence et la connaissance. Cette tradition logique, enrichie et développée, passe ensuite en Europe.
La fin et le commencement
En 1258, les Mongols prennent Bagdad. La Maison de la Sagesse est détruite, ses manuscrits jetés dans le Tigre au point, dit-on, de noircir ses eaux pendant des jours. Une civilisation s'éteint. Le sac de Bagdad marque symboliquement la fin de l'Âge d'or islamique.
Mais les idées avaient déjà voyagé. Elles attendaient, dans des bibliothèques de Tolède, de Palerme, de Paris, le moment de germer à nouveau. En conservant et en enrichissant les connaissances des civilisations antérieures, les savants de la Maison de la Sagesse avaient posé les bases de développements futurs. Les travaux menés à Bagdad ont alimenté la Renaissance européenne.
Nous qui parlons d'algorithmes chaque jour, nous qui construisons des machines capables d'apprendre, de reconnaître des formes, de raisonner — nous sommes les héritiers de ces architectes oubliés. L'intelligence que nous appelons artificielle porte en elle la mémoire d'hommes qui écrivaient à la lueur des lampes à huile, dans des villes dont nous avons parfois oublié jusqu'au nom.
Les fondations sont plus anciennes que nous ne le croyons. Et peut-être est-ce la vraie leçon : l'intelligence n'a jamais été l'affaire d'une seule époque ni d'un seul peuple. Elle est un héritage commun, une construction patiente, un édifice que chaque génération agrandit sans jamais le terminer. L'algorithme d'al-Khwarizmi, l'automate d'al-Jazari, la méthode d'Ibn al-Haytham, le décryptage d'al-Kindi, l'architecture cognitive d'Avicenne, la logique d'Averroès — toutes ces pierres, posées il y a plus de mille ans, soutiennent encore les cathédrales numériques que nous construisons aujourd'hui.
L'intelligence artificielle n'est pas née dans un laboratoire américain du XXe siècle. Elle a commencé à Bagdad, au IXe siècle, quand un mathématicien persan a eu l'idée de décrire une procédure si claire, si universelle, qu'elle pourrait être exécutée par n'importe qui — ou n'importe quoi.