La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 2 : Le Moyen-Âge

Introduction

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L'Afrique médiévale - Les bibliothèques de sable

Tombouctou et l'université de Sankoré : le centre intellectuel du monde médiéval africain.

L'âge des fondations : Introduction

On nous a raconté une histoire. Celle d'un millénaire perdu, d'une parenthèse sombre entre la gloire de l'Antiquité et l'éclat de la Renaissance. Mille ans d'obscurantisme, de stagnation, d'oubli. Les manuels scolaires l'appellent encore parfois les « âges sombres ». Cette histoire est un mensonge par omission.

Car pendant que l'Europe médiévale cherchait la lumière dans ses monastères, le reste du monde construisait. À Bagdad, un mathématicien inventait l'algorithme — le mot lui-même porte encore son nom. À Tombouctou, des savants compilaient des centaines de milliers de manuscrits dans des bibliothèques qui rivalisaient avec Alexandrie. En Chine, des horlogers érigeaient des tours mécaniques de douze mètres de haut, peuplées d'automates qui sonnaient les heures sans intervention humaine. Au Yucatán, des astronomes calculaient les éclipses avec une précision que l'Europe n'atteindrait pas avant des siècles. Et dans l'immensité du Pacifique, des navigateurs traversaient des milliers de kilomètres d'océan sans autre instrument que leur corps et les étoiles.

Le Moyen-Âge n'était pas un âge sombre. C'était l'âge où l'humanité posa les fondations de ce que nous appelons aujourd'hui l'intelligence artificielle.

Cette seconde partie poursuit le voyage commencé dans l'Antiquité. Six continents, mille ans d'histoire — de la chute de Rome en 476 jusqu'aux voyages de Colomb en 1492. Et partout, la même quête obstinée : donner forme à la pensée, déléguer le calcul à la matière, préserver le savoir contre l'oubli et le temps.

Afrique — Les bibliothèques de sable

Il existe des bibliothèques que le vent ne peut effacer. En 1324, Mansa Moussa, empereur du Mali, traversa le Sahara avec une caravane si somptueuse qu'elle fit vaciller l'économie de l'Égypte. La vraie richesse qu'il rapporta de son pèlerinage n'était pas l'or : c'étaient des savants, des architectes, des livres. À son retour, Tombouctou devint ce qu'Alexandrie avait été — le centre intellectuel du monde connu.

L'université de Sankoré accueillait vingt-cinq mille étudiants. Entre quatre cent mille et sept cent mille manuscrits y furent produits — traités d'algèbre, cartes stellaires, algorithmes pour diviser les héritages selon des règles combinatoires d'une complexité redoutable. À Tunis, Ibn Khaldoun inventait les sciences sociales, proposant une méthodologie rationnelle pour comprendre l'histoire comme système de causes et d'effets. L'Afrique du Nord ne se contentait pas de calculer. Elle théorisait les conditions mêmes du savoir.

Mais c'est peut-être dans le sable que l'Afrique développa ses innovations les plus troublantes. La géomancie Bamana, que l'ethnomathématicien Ron Eglash a décrite comme « l'exemple le plus complexe d'algorithme fractal » qu'il ait rencontré, transmettait ses procédures de génération en génération. Et les griots — ces historiens, musiciens et généalogistes héréditaires — constituaient des bibliothèques vivantes, mémorisant des généalogies sur quarante générations. Quand un griot meurt, dit le proverbe mandingue, c'est comme si une bibliothèque avait brûlé. Ce n'est pas une métaphore.

Amériques — Les nœuds du temps

Un nœud peut être un obstacle ou une mémoire. Dans les Andes, il était les deux à la fois — et bien davantage.

Vers l'an 1100, un scribe maya achevait de peindre le Codex de Dresde, l'un des quatre seuls manuscrits mayas à avoir survécu aux autodafés des conquistadors. Soixante-cinq pour cent de ses pages contiennent des tables astronomiques. Parmi elles, un algorithme de prédiction des éclipses valable pendant plus de cinq siècles, avec une précision de 0,0002 jour par an — supérieure au calendrier julien que l'Europe utilisait alors. À Chichén Itzá, l'observatoire d'El Caracol offrait vingt lignes de visée astronomiques. Les Mayas avaient compris que le temps pouvait être calculé.

Plus au sud, les Incas inventèrent le quipu — un système de cordes nouées qui constituait le système nerveux de leur empire. Les plus grands comportaient jusqu'à mille cinq cents cordes, chacune pouvant porter plus de mille cinq cents unités d'information distinctes. Le quipu stockait ; le yupana calculait. L'un était la mémoire, l'autre le processeur. Cette architecture — séparer le calcul du stockage — est précisément celle des ordinateurs modernes. Le système ceque de Cusco allait plus loin encore : quarante-et-une lignes imaginaires radiaient depuis le temple du soleil vers trois cent vingt-huit sanctuaires. L'espace lui-même était devenu une base de données.

Asie — Les horloges du ciel

Une horloge n'est pas qu'un instrument de mesure. C'est une promesse : celle que le monde obéit à des règles, que l'avenir peut être prédit.

En 725, le moine bouddhiste Yi Xing acheva ce que personne n'avait jamais réalisé : une machine capable de mesurer le temps par elle-même. Son secret résidait dans l'échappement — ce mécanisme qui transforme un mouvement continu en pulsations régulières. L'Europe n'inventerait le sien que deux siècles plus tard. Trois cent cinquante ans après Yi Xing, Su Song porta cette tradition à son apogée. Sa tour horloge, construite à Kaifeng, abritait cent trente-trois figurines mécaniques coordonnées, la plus ancienne transmission à chaîne connue, et un mécanisme si complexe que les conquérants qui la démontèrent ne parvinrent jamais à la réassembler.

En 1040, l'artisan Bi Sheng inventa l'imprimerie à caractères mobiles — quatre cents ans avant Gutenberg. Dans le Kerala indien, Madhava de Sangamagrama développait vers 1380 les premières séries infinies pour calculer les fonctions trigonométriques — les prémices du calcul infinitésimal, deux à trois siècles avant Newton et Leibniz. À Samarcande, l'observatoire d'Ulugh Beg mesurait les positions stellaires avec une précision que l'Europe n'atteindrait pas avant Tycho Brahe. L'Asie médiévale n'imitait pas les machines européennes. Elle les anticipait.

Europe — Les roues de la raison

Une roue peut transmettre le mouvement. Elle peut aussi, si on la conçoit avec assez d'ingéniosité, reproduire le cheminement de la pensée.

Sur l'île de Majorque, vers 1275, Ramon Llull conçut une machine étrange : des disques concentriques portant des lettres et des symboles, que l'on pouvait faire tourner pour générer des combinaisons de concepts. Llull avait inventé une machine à penser — la première de l'histoire occidentale. Quatre siècles plus tard, Leibniz s'en inspirerait pour son calcul logique. À travers l'Europe circulaient les légendes des têtes d'airain — ces automates de bronze capables de répondre à toute question. Albertus Magnus aurait passé trente ans à en construire une, avant que son élève Thomas d'Aquin ne la détruise d'un coup de bâton, excédé par son bavardage.

Dans les ateliers, les horlogers construisaient des merveilles. L'astrarium de Giovanni Dondi, achevé à Padoue vers 1364, comptait sept faces, cent sept roues dentées, et reproduisait les positions des planètes avec une précision qui stupéfia Léonard de Vinci lui-même. Guillaume d'Ockham formulait son rasoir — « ne pas multiplier les entités sans nécessité » — ce principe de parcimonie qui guide aujourd'hui la conception des algorithmes d'apprentissage automatique. L'Europe médiévale cherchait à formaliser la pensée, à la rendre reproductible, transmissible. Les roues du cosmos et les roues de la raison tournaient ensemble.

Moyen-Orient — Les architectes de la pensée mécanique

Toute révolution technologique a ses ancêtres oubliés. L'intelligence artificielle est née à Bagdad, au neuvième siècle.

En 813, le calife Al-Ma'mun fonda la Maison de la Sagesse, où se croisaient astronomes, mathématiciens et traducteurs venus de Perse, d'Inde, de Grèce et de Chine. C'est là que travaillait Al-Khwarizmi, dont le nom latinisé donnera le mot « algorithme », et dont le traité al-Jabr donnera le mot « algèbre ». Ce qu'il inventa n'était pas une formule parmi d'autres : c'était une méthode, une série d'instructions pas-à-pas qu'on pouvait faire exécuter par quelqu'un qui ne comprenait pas ce qu'il faisait. Le principe fondamental de tout programme informatique.

Les frères Banu Musa construisirent en 850 une flûte automatique capable de jouer différentes mélodies selon la configuration de cylindres interchangeables — la première machine programmable de l'histoire. Al-Jazari créa en 1206 des automates d'une sophistication stupéfiante, dont un bateau transportant quatre musiciennes mécaniques. Ibn al-Haytham inventa la méthode scientifique expérimentale. Al-Kindi développa l'analyse fréquentielle — le premier traitement automatisé de l'information. En 1258, les Mongols détruisirent la Maison de la Sagesse. Mais les idées avaient déjà voyagé — vers Tolède, Palerme, Paris — où elles attendaient de germer à nouveau.

Océanie — Les navigateurs de l'invisible

Il existe des technologies que l'on ne peut pas tenir dans la main.

Entre 800 et 1200, les Polynésiens atteignirent Hawaï, l'Île de Pâques et la Nouvelle-Zélande. Ils naviguèrent sur des milliers de kilomètres d'océan ouvert, sans boussole, sans sextant, sans carte écrite. Aux Îles Marshall, les navigateurs développèrent les rebbelib — des cartes à bâtons représentant non pas les contours des terres, mais les motifs des houles océaniques. Ces cartes n'étaient jamais consultées pendant le voyage : le navigateur les mémorisait, puis les laissait sur le rivage. En mer, il sentait les vagues avec son corps. La première cartographie cognitive de l'histoire.

En Australie, les songlines — ces itinéraires encodés en chants — ont conservé des informations précises pendant cinquante mille ans. Le whakapapa māori constituait un cadre taxonomique reliant tous les phénomènes — humains, animaux, plantes, montagnes, étoiles — dans une structure que les informaticiens d'aujourd'hui reconnaîtraient comme une base de données relationnelle. En 1976, Mau Piailug, l'un des six derniers maîtres navigateurs de Micronésie, guida la Hōkūleʻa de Hawaï jusqu'à Tahiti sans aucun instrument moderne, déclenchant une renaissance culturelle à travers tout le Pacifique. L'intelligence, nous dit l'Océanie, n'est pas seulement affaire de calcul. Elle est affaire de relation — avec le corps, le paysage, les ancêtres.

Ces six récits dessinent une géographie de l'intelligence qui déborde les frontières de l'Occident et les limites de ce qu'on appelle habituellement le « progrès ». Ils révèlent que les fondations de l'intelligence artificielle — l'algorithme, l'automate, la machine logique, la base de données, la mémoire distribuée — ont été posées pendant ce millénaire que nous croyions sombre.

Le Moyen-Orient nous a donné l'algorithme. L'Asie nous a donné la précision mécanique. L'Europe nous a donné la formalisation logique. Les Amériques nous a donné l'architecture qui sépare calcul et stockage. L'Afrique nous a donné la mémoire distribuée. L'Océanie nous a donné l'intelligence incarnée.

Ces fondations attendent maintenant la Renaissance pour s'épanouir — et la révolution industrielle pour se mécaniser. Mais les questions, elles, étaient déjà posées. Les réponses, déjà esquissées. Le Moyen-Âge n'était pas une parenthèse. C'était une germination.

Les graines plantées dans l'Antiquité y ont mûri lentement, à l'abri des regards, dans les bibliothèques de sable et les tours d'horlogerie, dans les cordes nouées et les cartes à bâtons, dans les roues combinatoires et les chants de navigation.

La floraison viendra. Mais elle ne sera possible que parce que d'autres, avant nous, ont su patiemment creuser le sol.