La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 2 : Le Moyen-Âge

Asie

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L'horloge astronomique de Yi Xing

L'horloge astronomique hydraulique de Yi Xing (725) : premier mécanisme d'échappement connu.

Les horloges du ciel : Comment l'Asie médiévale mécanisa le temps et le savoir

Une horloge n'est pas qu'un instrument de mesure. C'est une promesse : celle que le monde obéit à des règles, que l'avenir peut être prédit, que le chaos apparent des phénomènes cache un ordre accessible à l'esprit humain. Au Moyen-Âge, tandis que l'Europe cherchait encore à réconcilier foi et raison, l'Asie avait déjà construit des machines capables de reproduire le mouvement des cieux — posant, sans le savoir, les fondations de ce que nous appellerions un jour l'intelligence artificielle.

Hier — L'échappement et l'engrenage

En 725, dans la capitale de la dynastie Tang, un moine bouddhiste nommé Yi Xing acheva ce que personne n'avait jamais réalisé : une machine capable de mesurer le temps par elle-même. Yi Xing était astronome, mathématicien, réformateur du calendrier — et inventeur. Avec l'ingénieur Liang Lingzan, il construisit une horloge astronomique hydraulique dont le cœur battait au rythme d'un mécanisme jusqu'alors inconnu : l'échappement.

L'échappement est le secret des horloges mécaniques. C'est lui qui transforme un mouvement continu — l'écoulement de l'eau, la chute d'un poids — en une série de pulsations régulières. Yi Xing l'avait conçu comme un réseau de « crochets, goupilles et tiges imbriquées, dispositifs de couplage et verrous se contrôlant mutuellement ». Chaque élément dépendait des autres. Aucun ne pouvait bouger seul. Le système entier devait fonctionner — ou ne pas fonctionner du tout.

Cette horloge ne se contentait pas de mesurer les heures. Elle les annonçait. Une cloche sonnait automatiquement à chaque heure, un tambour battait à chaque quart d'heure. La machine agissait dans le monde — sans intervention humaine. Cinq ans plus tard, en 730, les étudiants qui passaient les examens impériaux devaient rédiger un essai sur ce dispositif. L'invention d'un moine était devenue un sujet d'État.

Trois siècles et demi plus tard, le polymathe Su Song porta cette tradition à son apogée. Sa tour horloge, construite à Kaifeng entre 1088 et 1094, s'élevait à douze mètres de hauteur. Elle abritait une sphère armillaire, un globe céleste, et cent trente-trois figurines mécaniques qui sonnaient les heures et battaient les tambours selon un ballet réglé au quart d'heure près. Le mécanisme utilisait la plus ancienne transmission à chaîne connue — le tian ti, « l'échelle céleste » — pour transmettre le mouvement d'un étage à l'autre.

Su Song documenta son œuvre dans un traité contenant quarante-sept illustrations détaillées. Il savait que la complexité exigeait la transmission. Il avait raison de s'inquiéter. En 1127, les armées Jurchen prirent Kaifeng. L'horloge fut démontée pièce par pièce et transportée vers le nord. Mais les conquérants ne parvinrent jamais à la réassembler. Le mécanisme était trop complexe pour ceux qui n'en possédaient pas les plans ni la tradition.

L'Europe n'inventerait son propre mécanisme d'échappement que deux siècles plus tard. Et l'engrenage différentiel — celui qui permettait au chariot pointant le sud de Ma Jun de maintenir sa direction sans boussole magnétique — précéda de quinze siècles son usage dans les automobiles occidentales. L'Asie médiévale n'imitait pas les machines européennes. Elle les anticipait.

Aujourd'hui — De la tour de Kaifeng aux caractères mobiles

Si les horloges médiévales chinoises mécanisaient le temps, une autre invention allait mécaniser le savoir lui-même : l'imprimerie à caractères mobiles.

En 1040, un artisan nommé Bi Sheng eut une idée simple en apparence : au lieu de graver une page entière sur une plaque de bois, pourquoi ne pas créer des caractères individuels réutilisables ? Il les fabriqua en porcelaine, durcis par cuisson. Pour chaque signe, il en produisit plusieurs exemplaires — vingt ou plus pour les caractères les plus courants. Les signes étaient rangés par rimes dans des casiers de bois, prêts à être assemblés, encrés, imprimés, puis démontés et réutilisés.

Le polymathe Shen Kuo documenta cette invention dans ses Essais du bassin des rêves, achevés en 1088 — la même année que la tour de Su Song. Ce livre de trente volumes et six cent neuf articles couvrait tout ce qu'un esprit curieux pouvait observer : astronomie, mathématiques, géologie, médecine, musique. Shen Kuo y décrivit pour la première fois la boussole magnétique utilisée pour la navigation, et découvrit que le nord magnétique ne coïncidait pas avec le nord géographique. L'historien britannique Joseph Needham qualifia ce traité de « coordonnée dans l'histoire de la science chinoise ».

La Corée poussa l'innovation plus loin encore. En 1234, sous la dynastie Goryeo, parurent les premiers livres imprimés en caractères métalliques. En 1377, le Jikji — un recueil d'enseignements bouddhistes — fut imprimé au temple Heungdeok avec cette technique. C'était soixante-dix-huit ans avant la Bible de Gutenberg. L'UNESCO l'a inscrit au registre Mémoire du monde en 2001.

Pendant ce temps, les mathématiciens chinois développaient des outils de calcul d'une sophistication remarquable. Yang Hui présenta en 1261 le triangle arithmétique que l'Occident attribuerait à Pascal — cinq siècles plus tard. Il l'avait lui-même appris des travaux de Jia Xian, qui l'avait découvert vers 1100. Zhu Shijie, dans son Miroir de jade des quatre inconnues achevé en 1303, exposa une méthode pour résoudre des systèmes d'équations polynomiales jusqu'au quatorzième degré — cinq cent soixante-dix ans avant que l'Anglais Horner ne redécouvre une technique similaire. Les quatre inconnues portaient des noms poétiques : Ciel, Terre, Homme, Matière.

Plus au sud, dans le Kerala indien, le mathématicien Madhava de Sangamagrama franchissait une frontière conceptuelle encore plus audacieuse. Vers 1380, il développa les premières séries infinies pour calculer les fonctions trigonométriques — ce « passage à l'infini » que les historiens considèrent comme l'étape décisive vers le calcul infinitésimal. Il calcula le nombre π avec dix-sept décimales exactes. Newton et Leibniz ne retrouveraient ces résultats que deux à trois siècles plus tard.

Et à Samarcande, le sultan Ulugh Beg fit construire entre 1424 et 1429 un observatoire dont le sextant mesurait trente-six mètres de rayon. Ses astronomes calculèrent des tables trigonométriques à huit décimales et un catalogue stellaire plus précis que tout ce que l'Europe produirait avant Tycho Brahe. La mesure de l'obliquité de l'écliptique qu'ils obtinrent était plus exacte que celle de Copernic, un siècle plus tard.

Au-delà — Ce que les horloges enseignent aux algorithmes

Ces inventions n'étaient pas des curiosités isolées. Elles circulaient. La Route de la Soie transportait bien plus que des marchandises : elle véhiculait des idées, des techniques, des manuscrits. Le papier chinois transforma le monde islamique au huitième siècle, provoquant ce qu'un historien a appelé une « explosion de créativité littéraire ». L'ingénieur Al-Jazari, dans son Livre de la connaissance des dispositifs mécaniques ingénieux achevé en 1206, synthétisa des traditions venues de Chine, d'Inde, de Grèce et d'Égypte — son horloge de l'éléphant était un manifeste multiculturel, avec ses dragons chinois et son éléphant indien.

L'histoire de l'intelligence artificielle, telle qu'on la raconte habituellement, commence avec Turing et les conférences de Dartmouth. Elle oublie les figurines mécaniques de Su Song, qui indiquaient l'heure sans intervention humaine. Elle oublie le chariot pointant le sud, qui maintenait sa direction par un calcul mécanique de la différence de rotation des roues — un engrenage différentiel quinze siècles avant l'automobile. Elle oublie les séries infinies de Madhava, qui permettaient de calculer des fonctions par approximations successives — exactement comme nos algorithmes d'apprentissage automatique.

Ces oublis ne sont pas seulement des injustices historiques. Ce sont des appauvrissements conceptuels. Car l'Asie médiévale avait compris quelque chose d'essentiel : l'intelligence commence par la précision. Les horloges de Yi Xing et de Su Song ne servaient pas seulement à mesurer le temps — elles prouvaient que le monde était mesurable. Les tables trigonométriques d'Ulugh Beg ne servaient pas seulement à prédire les éclipses — elles démontraient que la prédiction était possible. Les caractères mobiles de Bi Sheng ne servaient pas seulement à imprimer des livres — ils établissaient que le savoir pouvait être décomposé en unités élémentaires, recombinées à l'infini.

Décomposer, mesurer, recombiner : ce sont les opérations fondamentales de tout algorithme. L'Asie médiévale les avait inventées — en bronze, en porcelaine, en engrenages de bois.

Quand les Jurchen démontèrent la tour de Kaifeng, ils croyaient emporter une horloge. Ils emportaient les prémices d'une révolution — qu'ils ne surent jamais réassembler.