Afrique
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L'université de Sankoré (fondée vers 989) : Centre intellectuel majeur où 25 000 étudiants étudiaient les mathématiques, l'astronomie et la philosophie.
Les bibliothèques de sable : Comment l'Afrique médiévale inscrivit la pensée dans la mémoire
Il existe des bibliothèques que le vent ne peut effacer. Au Moyen-Âge, tandis que l'Europe cherchait encore la lumière, l'Afrique avait déjà inventé plusieurs façons de capturer le savoir : dans le parchemin et dans la voix, dans les nœuds et dans le sable, dans les étoiles et dans les corps. Ces bibliothèques multiples — certaines visibles, d'autres invisibles — constituent les fondations oubliées de ce que nous appelons aujourd'hui l'intelligence artificielle.
Hier — L'âge d'or de Tombouctou
En 1324, un homme traversa le Sahara avec une caravane si somptueuse qu'elle fit vaciller l'économie de l'Égypte. Mansa Moussa, empereur du Mali, transportait tant d'or que son passage provoqua une inflation qui dura des décennies. Mais la vraie richesse qu'il rapporta de son pèlerinage à La Mecque n'était pas métallique : c'étaient des savants, des architectes, des livres. À son retour, Tombouctou devint ce que Bagdad avait été, ce qu'Alexandrie avait été avant elle — le centre intellectuel du monde connu.
L'université de Sankoré, fondée vers 989, atteignit sous son règne une splendeur sans précédent. Vingt-cinq mille étudiants — le quart de la population de la ville — y étudiaient les mathématiques, l'astronomie, la logique, la philosophie, la physique. La formation durait dix ans en moyenne. Les livres y étaient la deuxième importation la plus précieuse, juste après le sel. Entre quatre cent mille et sept cent mille manuscrits furent produits au fil des siècles — la plus grande collection depuis la bibliothèque d'Alexandrie.
Ces manuscrits, dont beaucoup dorment encore dans les familles de Tombouctou, contiennent des trésors que nous commençons à peine à inventorier. Des traités d'algèbre et de géométrie. Des cartes stellaires qui précèdent Galilée. Des calculs de trajectoires planétaires. Des algorithmes pour diviser les héritages selon la loi islamique — problèmes combinatoires d'une complexité redoutable, résolus avec une élégance qui force l'admiration.
Plus au nord, dans le Maghreb, une autre tradition computationnelle se perpétuait. Les « chiffres de Fès » — une notation mathématique antérieure à l'islam — coexistaient avec les chiffres arabes que nous utilisons aujourd'hui. Ibn al-Banna, mathématicien du quatorzième siècle, écrivit des manuels pour expliquer leurs principes. Al-Hassar, au douzième siècle, inventa la notation moderne des fractions avec la barre horizontale qui sépare numérateur et dénominateur. Al-Qalasadi perfectionna le symbolisme algébrique. Ces innovations traversèrent la Méditerranée par Tolède et la Sicile, portées par des traducteurs comme Constantin l'Africain, né à Carthage, ou Gérard de Crémone, qui traduisit plus de quatre-vingts ouvrages de l'arabe au latin.
À Tunis, en 1332, naissait Ibn Khaldoun. Formé à la logique et aux mathématiques par Al-Abili de Tlemcen, il devint ce que l'économiste Paul Krugman a appelé « le philosophe du quatorzième siècle qui a essentiellement inventé les sciences sociales ». Sa Muqaddimah, achevée en 1377, proposait une méthodologie rationnelle pour comprendre l'histoire — non pas comme succession d'événements, mais comme système de causes et d'effets analysables par la raison. L'Afrique du Nord ne se contentait pas de calculer. Elle théorisait les conditions mêmes du savoir.
En Éthiopie, les monastères perpétuaient une tradition savante distincte. L'empereur Zar'a Ya'eqob commanda des calculs calendaires sophistiqués, consignés dans des manuscrits en langue ge'ez. Le Computus éthiopien permettait de prédire les dates des fêtes liturgiques sur des siècles. Des traductions partielles de l'Almageste de Ptolémée circulaient. Les moines calculaient les dimensions des églises avec des principes géométriques rigoureux.
Nous avons longtemps cru que le Moyen-Âge africain était un âge d'obscurité. C'était un âge de lumière — mais cette lumière ne nous parvenait pas.
Aujourd'hui — Des algorithmes dans le sable
Si Tombouctou représentait la bibliothèque visible, une autre forme de savoir se transmettait dans les cours royales et les villages de l'Afrique de l'Ouest : la bibliothèque des corps et des voix.
Les griots — ces historiens, musiciens et généalogistes héréditaires — constituaient un système de stockage d'information d'une sophistication remarquable. Un proverbe mandingue affirme : « Quand un griot meurt, c'est comme si une bibliothèque avait brûlé. » Ce n'est pas une métaphore. Un griot mémorisait les généalogies de villages entiers sur des siècles, les épopées fondatrices comme celle de Soundjata Keïta, les protocoles diplomatiques, les secrets des familles régnantes. Sa formation commençait dès l'enfance et pouvait durer des décennies. La musique — kora, balafon, ngoni — servait d'aide mnémotechnique, le rythme ancrant les mots dans la mémoire corporelle.
Ce système préfigure ce que les informaticiens appellent aujourd'hui la mémoire distribuée. Chaque griot était un nœud dans un réseau. L'information n'était pas centralisée dans un lieu unique — elle était répartie à travers un tissu humain, résilient aux catastrophes locales. Quand l'Empire du Mali s'effondra, les griots continuèrent. Quand les manuscrits de Tombouctou furent menacés, les familles les cachèrent. La redondance assurait la survie.
Mais c'est peut-être dans le sable que l'Afrique médiévale développa ses innovations les plus troublantes pour l'histoire de l'intelligence artificielle. Le système Ifá des Yoruba, qui existait depuis l'Antiquité, connut au Moyen-Âge une expansion décisive. Vers la fin du quinzième siècle, Arugba, mère du huitième Alaafin d'Oyo, l'introduisit à la cour royale. Le système se structura, se formalisa, se transmit.
Rappelons sa logique : deux cent cinquante-six configurations obtenues par combinaison binaire — l'équivalent exact d'un code à huit bits. Le babalawo ne devine pas au hasard. Il exécute un algorithme. Il génère une séquence binaire, puis consulte un corpus de versets mémorisés pour l'interpréter. L'ethnomathématicien Ron Eglash y a reconnu un « générateur de nombres pseudo-aléatoires » et une « boucle de rétroaction numérique ».
La géomancie Bamana, pratiquée du Sénégal au Nigeria, poussa cette logique plus loin encore. Eglash l'a décrite comme « l'exemple le plus complexe d'algorithme fractal » qu'il ait rencontré dans ses recherches. Le devin trace des lignes dans le sable, les regroupe deux par deux, et génère des figures selon des règles précises. La partie « inspirée » de la consultation se termine là. Ce qui suit est du calcul pur — une procédure reproductible, déterministe, que n'importe qui possédant les règles pourrait exécuter.
Ces systèmes africains furent transmis à l'Europe au douzième siècle, via l'Espagne musulmane. L'ilm al-raml — la « science du sable » en arabe — devint la géomancie latine. Le signe yoruba Ọse-Tura était connu des géomanciens européens sous le nom d'« Étoile du matin ». En 1390, un traité géomantique fut présenté au roi Richard II d'Angleterre. Et lorsque Leibniz, au dix-septième siècle, formalisa le système binaire dans son De Combinatoria, il connaissait ces traditions. Le binaire n'est pas né dans les universités européennes. Il a voyagé — du sable africain aux circuits de silicium, en passant par les cours royales et les bibliothèques des philosophes.
Au-delà — La mémoire comme technologie
Nos intelligences artificielles modernes reposent sur des centres de données climatisés, des câbles sous-marins, des fermes de serveurs consommant l'électricité de villes entières. Elles sont puissantes, mais fragiles. Une panne, une guerre, un effondrement économique, et des décennies de données pourraient disparaître.
L'Afrique médiévale avait résolu ce problème autrement. Ses technologies de stockage ne dépendaient ni de l'électricité, ni du papier, ni même de l'écriture. Elles reposaient sur ce que les humains possèdent de plus robuste : le corps, la voix, la communauté. Les griots ont transmis leurs savoirs à travers des conquêtes, des épidémies, des effondrements d'empires. Les babalawos perpétuent le système Ifá depuis plus de deux millénaires. Les manuscrits de Tombouctou, cachés par les familles pendant l'occupation djihadiste de 2012, ont survécu parce que le savoir était distribué, pas centralisé.
Cette résilience nous enseigne quelque chose d'essentiel. L'intelligence — qu'elle soit humaine ou artificielle — n'est pas seulement une question de puissance de calcul. C'est une question d'architecture. Un système centralisé peut être détruit d'un coup. Un système distribué survit à ses parties. Les griots l'avaient compris. Les concepteurs de la chaîne de blocs le redécouvrent.
L'Afrique médiévale nous rappelle aussi que l'algorithme n'a pas besoin de machine pour exister. Un algorithme est une procédure — une séquence d'étapes reproductibles qui transforme une entrée en sortie. Les géomanciens Bamana exécutaient des algorithmes dans le sable. Les babalawos les exécutent encore, avec leurs noix de palme et leurs chaînes divinatoires. Ahmad Baba de Tombouctou écrivit soixante ouvrages de logique et de mathématiques sans jamais toucher un ordinateur. Ibn Khaldoun formalisa une méthode rationnelle pour l'analyse historique quatre siècles avant Auguste Comte.
L'histoire de l'intelligence artificielle, telle qu'on la raconte habituellement, saute du syllogisme d'Aristote à la machine de Turing. Elle oublie les bibliothèques de sable. Elle oublie Tombouctou. Elle oublie les griots.
Cette amnésie n'est pas seulement une injustice. C'est une erreur intellectuelle. Car pour comprendre ce que pourrait devenir l'intelligence artificielle, il nous faut d'abord comprendre toutes les formes qu'a prises l'intelligence dans l'histoire humaine. L'Afrique médiévale en a inventé plusieurs — certaines en papier, d'autres en paroles, d'autres encore en grains de sable alignés selon des règles que Leibniz lui-même a reconnues.
Le sable s'efface, mais la pensée demeure — quand elle a trouvé la bonne architecture pour se transmettre.