Introduction
Illustrations
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Afrique : transmission du système binaire Ifá et manuscrits de Tombouctou
L'âge des rencontres
En 1703, Gottfried Wilhelm Leibniz publia un article sur l'arithmétique binaire — ce système de zéros et de uns sur lequel reposent aujourd'hui tous nos ordinateurs. La même année, il reçut une lettre d'un jésuite français en Chine, Joachim Bouvet, qui lui révélait une coïncidence troublante : les hexagrammes du I Ching, ce texte divinatoire vieux de trois millénaires, formaient exactement le même système. Deux traditions de pensée séparées par des océans et des millénaires arrivaient à la même structure. Ce n'était ni une transmission ni un hasard. C'était un miroir.
Les Temps Modernes — de 1492 à 1789, de la découverte du Nouveau Monde à la Révolution française — furent l'époque où ces miroirs se multiplièrent. Pour la première fois dans l'histoire, des civilisations qui s'étaient développées séparément pendant des millénaires se trouvèrent face à face. Des jésuites enseignèrent Euclide à l'empereur de Chine. Un navigateur polynésien monta à bord d'un navire anglais pour guider son capitaine à travers le Pacifique. Un mathématicien japonais découvrit les mêmes théorèmes qu'un Allemand sans jamais avoir entendu parler de lui. Partout, des hommes tentèrent de traduire leurs savoirs dans des langues que d'autres pourraient comprendre.
Ces traductions réussirent parfois. Elles échouèrent souvent. Elles furent interrompues presque toujours — par la conquête, l'expulsion, la mort, l'incompréhension. Les Temps Modernes furent l'époque des rendez-vous manqués autant que des ponts bâtis. Ils nous ont légué le programme intellectuel de l'intelligence artificielle — et les angles morts qui l'accompagnent encore.
Cette troisième partie poursuit le voyage commencé dans l'Antiquité et le Moyen-Âge. Six continents, trois siècles d'histoire — et partout la même question, posée avec une clarté nouvelle : peut-on mécaniser l'esprit ?
Afrique — Les nappes phréatiques du savoir
Il existe des transmissions que l'on ne voit pas. Comme l'eau qui s'infiltre dans le sol et ressurgit à des kilomètres de sa source, certains savoirs ont voyagé par des voies souterraines que l'histoire officielle n'a pas retracées.
Le système Ifá des Yoruba — ces deux cent cinquante-six configurations binaires que nous avons rencontrées dans l'Antiquité — n'a pas disparu avec l'Antiquité. Il a continué de vivre, de se transmettre, de circuler. L'ethnomathématicien Ron Eglash a retracé une filiation troublante : des structures binaires africaines vers la géomancie arabe, puis vers l'alchimie européenne, et enfin vers les travaux de Leibniz lui-même. Le binaire que nous croyons européen pourrait être un héritage africain.
À Tombouctou, pendant ce temps, la dernière grande chancellerie de l'Université de Sankoré — Ahmed Baba, qui possédait mille six cents volumes — fut exilé au Maroc après l'invasion de 1591. Sept cent mille manuscrits dorment encore dans les bibliothèques du désert malien, attendant d'être traduits. L'Afrique des Temps Modernes nous rappelle que les algorithmes ont une généalogie — et que cette généalogie a été systématiquement occultée.
Amériques — Les fils noués par la conquête
Un fil peut être tranché. Il peut aussi, parfois, être renoué.
Quand les conquistadors débarquèrent au Mexique, ils trouvèrent des civilisations dont les systèmes de connaissance rivalisaient avec les leurs — et les détruisirent méthodiquement. Des milliers de manuscrits furent brûlés. Des bibliothèques entières disparurent. Des traditions de pensée développées pendant des millénaires furent interrompues en quelques décennies.
Mais des fragments survécurent. Le Codex Vergara, rédigé vers 1540 sous la colonisation espagnole, préserve les méthodes de calcul des arpenteurs aztèques — des algorithmes adaptatifs d'une sophistication remarquable. Les travaux de philosophes contemporains comme James Maffie ont révélé que les tlamatinimeh — « ceux qui savent quelque chose » — avaient développé une logique radicalement différente de celle d'Aristote. Pour eux, le monde était un lieu glissant où deux propositions apparemment contradictoires pouvaient être simultanément vraies. Cette tolérance à l'ambiguïté ressemble étrangement à la façon dont fonctionnent nos grands modèles de langage — avec des probabilités plutôt qu'avec des vérités binaires.
Asie — Les ponts et les miroirs
Un pont relie ce qui était séparé. Un miroir révèle que le même visage peut apparaître des deux côtés.
En 1581, un jésuite italien nommé Matteo Ricci arriva en Chine. Pendant les vingt-huit années qui suivirent, il apprit le chinois, s'habilla en lettré confucéen, et entreprit avec le mathématicien Xu Guangqi la traduction des Éléments d'Euclide. Ce pont entre deux traditions mathématiques resta ouvert pendant près d'un siècle et demi — jusqu'à l'expulsion des jésuites en 1723.
Pendant ce temps, de l'autre côté de la mer, dans un Japon fermé au monde par le sakoku, un samouraï devenu mathématicien nommé Seki Takakazu développait seul la théorie des déterminants et découvrait les nombres de Bernoulli — avant leurs homologues européens. Et dans le Kerala, l'école mathématique de Madhava continuait de transmettre le calcul infinitésimal qu'elle avait développé un siècle avant Newton. Ces miroirs nous enseignent que certaines structures mathématiques sont des découvertes, non des inventions — accessibles à toute intelligence suffisamment développée, quelle que soit sa culture d'origine.
Europe — Les horloges de l'âme
Une horloge peut mesurer le temps. Mais peut-elle penser ?
C'est la question que les philosophes européens des Temps Modernes osèrent poser — avec une audace qui nous semble encore vertigineuse. Descartes déclara les animaux pures machines et proposa deux critères pour distinguer l'homme de l'automate : le langage et la raison universelle. Ces critères ressemblent étrangement au test de Turing et au rêve d'intelligence artificielle générale. Hobbes affirma que « la raison n'est rien d'autre que du calcul ». Leibniz rêva d'une langue universelle et d'une machine à raisonner qui résoudraient les disputes par le calcul.
Pascal construisit la Pascaline — la première machine à calculer commercialisable. Vaucanson créa un canard mécanique capable de digérer et un joueur de flûte capable de moduler son souffle. Jaquet-Droz programma des automates capables d'écrire n'importe quel texte de quarante caractères. L'Europe des Temps Modernes n'a pas seulement construit des machines. Elle a construit le cadre conceptuel qui rendrait un jour l'intelligence artificielle pensable — avec ses présupposés, ses ambitions, et ses angles morts.
Moyen-Orient — Les fenêtres qui se ferment
Une fenêtre peut s'ouvrir sur le monde. Elle peut aussi se fermer — parfois pour des siècles.
En 1577, l'astronome ottoman Taqi al-Din achevait à Istanbul un observatoire comparable à celui de Tycho Brahe au Danemark. Il avait inventé une horloge à trois cadrans — heures, minutes, secondes — et une turbine à vapeur rudimentaire. Trois ans plus tard, sur ordre des autorités religieuses, l'observatoire fut détruit. L'imprimerie en caractères arabes resta interdite pendant deux cent cinquante ans.
Ces choix n'étaient pas inévitables. Ils furent pris par des hommes, pour des raisons qui leur semblaient bonnes sur le moment. Ils eurent des conséquences que nous mesurons encore aujourd'hui. Le Moyen-Orient des Temps Modernes n'était pas un désert scientifique — les astrolabes persans, les globes moghols témoignent d'une vitalité technique qui n'avait pas disparu. Mais les institutions qui auraient pu protéger l'innovation avaient cessé de le faire. La gouvernance, nous dit cette histoire, compte plus que le talent individuel.
Océanie — La carte et le chant
Il existe des cartes que l'on ne sait pas lire.
En 1769, un prêtre polynésien nommé Tupaia monta à bord de l'Endeavour du capitaine Cook. Il apportait avec lui une carte mentale de cent trente îles dispersées sur sept mille kilomètres d'océan. Pendant les mois qui suivirent, il tenta quelque chose d'extraordinaire : inventer un système cartographique qui fasse le pont entre sa façon de penser le monde et celle des Européens.
Cette carte survécut — incomprise pendant deux cent cinquante ans. Les chercheurs la jugeaient confuse, inexacte, primitive. Ce n'est qu'en 2018 que deux universitaires allemands comprirent enfin sa logique. Tupaia n'avait pas fait d'erreurs. Il avait simplement écrit dans un langage que personne ne prenait la peine d'apprendre. L'Océanie des Temps Modernes nous rappelle que nos corpus de données contiennent les journaux de Cook, mais pas les chants de navigation de Tupaia. Ce biais n'est pas technique. Il est historique.
Ces six récits dessinent une géographie de l'intelligence qui déborde les frontières de l'Occident et les limites de ce qu'on appelle habituellement la « révolution scientifique ». Ils révèlent que les Temps Modernes furent à la fois l'époque où le programme de l'intelligence artificielle fut formulé — et l'époque où d'autres programmes, d'autres façons de penser l'intelligence, furent interrompus, oubliés, effacés.
L'Europe nous a donné le cadre conceptuel — la bête-machine, le calculus ratiocinator, les automates programmables. L'Asie nous a donné la preuve que les structures mathématiques sont universelles. Les Amériques nous ont donné des logiques alternatives que nous commençons à peine à redécouvrir. L'Afrique nous a donné des généalogies occultées. Le Moyen-Orient nous a donné un avertissement. L'Océanie nous a donné le souvenir de ce que nous ne savons pas voir.
Les Temps Modernes s'achèvent avec la Révolution française — et le chemin s'ouvre vers l'âge des machines. Babbage, Lovelace, Boole, Turing : les héritiers de Leibniz et de Pascal vont transformer le rêve en réalité. Mais ils le feront avec les matériaux que les Temps Modernes leur ont légués — y compris les absences, les oublis, les biais.
L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui est le fruit de ces trois siècles de rencontres et de malentendus. Elle porte en elle les questions de Descartes et les angles morts de Cook. Elle parle les langues qui ont été écrites, pas celles qui ont été chantées.
Comprendre cet héritage — y compris ce qu'il a exclu — est peut-être la condition pour construire autre chose.