Asie
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La traduction des Éléments d'Euclide par Matteo Ricci et Xu Guangqi (1607) : premier pont mathématique entre l'Europe et la Chine.
Les ponts et les miroirs : quand l'Asie des Temps Modernes dialoguait avec l'intelligence du monde
Il existe deux façons pour les savoirs de circuler entre les civilisations. La première emprunte des ponts — ces constructions fragiles où des hommes traversent des océans de différence pour échanger ce qu'ils savent. La seconde passe par des miroirs — ces reflets troublants où des esprits séparés par des milliers de kilomètres découvrent, sans se connaître, les mêmes vérités. L'Asie des Temps Modernes a connu les deux. Des jésuites ont bâti des ponts entre Pékin et Rome, entre les mathématiques d'Euclide et les calculs des lettrés chinois. Et pendant ce temps, dans un Japon fermé au monde, un samouraï découvrait seul ce que Leibniz cherchait en Europe — comme si certaines idées attendaient simplement qu'on les trouve, quelle que soit la rive d'où l'on part.
Hier — Les bâtisseurs de ponts
En 1581, un jésuite italien nommé Matteo Ricci débarqua sur les côtes de la Chine. Il ne venait pas seulement prêcher l'Évangile. Il apportait dans ses bagages des horloges, des cartes du monde, des traités de géométrie — et surtout, une conviction qui allait transformer les rapports entre l'Europe et l'Asie : que la science pouvait être un langage commun, un pont entre des mondes qui s'ignoraient.
Ricci apprit le chinois, adopta les vêtements des lettrés, étudia Confucius. Il comprit que pour être entendu à la cour impériale, il devait d'abord être respecté comme savant. En 1607, avec le lettré Xu Guangqi, il acheva la traduction des six premiers livres des Éléments d'Euclide — la première fois que la géométrie grecque parlait chinois. Ce n'était pas un exercice académique. C'était une révolution silencieuse. Les démonstrations d'Euclide, avec leur enchaînement rigoureux de propositions, introduisaient en Chine une méthode de raisonnement qui n'avait pas d'équivalent dans la tradition locale.
Après Ricci vinrent d'autres bâtisseurs. L'Allemand Adam Schall von Bell devint astronome officiel de la cour impériale, réformant le calendrier chinois selon les méthodes européennes. Le Belge Ferdinand Verbiest supervisa la construction de nouveaux instruments astronomiques pour l'observatoire de Pékin et — ironie de l'histoire — fabriqua des canons pour l'empereur. Ces hommes n'étaient pas seulement des missionnaires. Ils étaient des passeurs, des traducteurs, des intermédiaires entre deux mondes qui commençaient à peine à se découvrir.
Le transfert ne s'opérait pas dans un seul sens. En 1627, Johann Schreck publia les « Diagrammes et explications des merveilleuses machines de l'Extrême-Occident » — le premier livre à présenter les techniques mécaniques européennes à un public chinois. Mais les jésuites découvraient aussi. Ils envoyaient à Rome des descriptions des systèmes de pensée chinois, des traductions de classiques confucéens, des récits de cette civilisation qui avait développé, par des voies entièrement différentes, une sophistication intellectuelle comparable à celle de l'Europe.
L'apogée de cette rencontre survint à la fin du dix-septième siècle. En 1685, Louis XIV envoya en Chine une mission de cinq jésuites qu'il appelait ses « mathématiciens du roi » : Jean de Fontaney, Joachim Bouvet, Jean-François Gerbillon, Louis Le Comte, Claude de Visdelou. Ces hommes n'étaient pas des aventuriers. Ils étaient l'avant-garde d'une diplomatie scientifique, chargés de nouer des liens avec l'empereur Kangxi — lui-même passionné de mathématiques et d'astronomie.
Kangxi invita les jésuites à lui enseigner la géométrie et l'algèbre européennes. Il étudiait avec eux plusieurs heures par jour, corrigeant parfois leurs erreurs de chinois. Sous son règne, plus de cent trente ouvrages scientifiques européens furent traduits en chinois. Les préfectures où résidaient des jésuites virent leurs publications scientifiques quadrupler par rapport aux autres régions. Le pont semblait solide, le trafic intense.
Puis vint la rupture. En 1723, l'empereur Yongzheng, successeur de Kangxi, expulsa les missionnaires. La « querelle des rites » — un conflit théologique sur la compatibilité du culte des ancêtres avec le christianisme — avait empoisonné les relations entre Rome et Pékin. Le pont s'effondra. La fenêtre d'échange se referma pour plus d'un siècle.
Que se serait-il passé si les jésuites étaient restés ? Si le dialogue avait continué pendant le siècle des Lumières, pendant la révolution industrielle ? Nous ne le saurons jamais. L'histoire des sciences est aussi faite de ces chemins qui ne furent pas pris, de ces ponts qui s'écroulèrent avant d'avoir porté tous leurs fruits.
Aujourd'hui — Les miroirs de la découverte
Pendant que les jésuites bâtissaient leurs ponts entre la Chine et l'Europe, quelque chose de remarquable se produisait de l'autre côté de la mer du Japon. Dans un pays fermé au monde par décret impérial, un samouraï du nom de Seki Takakazu développait seul une mathématique d'une sophistication stupéfiante.
Seki était né vers 1642 — la même année qu'Isaac Newton. Il mourut en 1708 — huit ans avant Leibniz. Ces trois hommes ne se connurent jamais. Ils ne lurent jamais les travaux des autres. Et pourtant, ils découvrirent, chacun de son côté, des vérités mathématiques étonnamment similaires.
En 1683, Seki publia un traité sur ce que nous appelons aujourd'hui les déterminants — ces objets mathématiques qui permettent de résoudre des systèmes d'équations linéaires. Il avait développé cette théorie indépendamment, avant que Leibniz ne publie ses propres travaux sur le sujet. Il découvrit également les nombres qui portent aujourd'hui le nom de Bernoulli — avant Jacob Bernoulli lui-même. Il inventa des méthodes d'accélération de convergence équivalentes à celles qu'Aitken formaliserait deux siècles plus tard.
Comment expliquer ces coïncidences ? Le Japon de l'époque Edo vivait dans un isolement presque total. Les seuls étrangers autorisés à commercer étaient quelques marchands néerlandais confinés sur une île artificielle du port de Nagasaki. Seki n'avait pas accès aux travaux européens. Il travaillait à partir de textes chinois anciens, qu'il étendit et généralisa par ses propres moyens.
Cette situation crée ce que les historiens des sciences appellent un « laboratoire naturel ». Quand deux traditions intellectuelles, complètement séparées, arrivent aux mêmes résultats, cela suggère que ces résultats ne sont pas arbitraires. Ils reflètent peut-être des structures profondes de la réalité — ou des structures profondes de l'esprit humain confronté à certains problèmes.
Seki n'était pas un cas isolé. Il fonda une école — le wasan, les « mathématiques japonaises » — qui prospéra pendant toute l'époque Edo. Ses disciples accrochaient des tablettes de bois sculptées, les sangaku, sous les toits des temples et des sanctuaires. Ces tablettes contenaient des problèmes de géométrie, offerts aux dieux comme des prières — et aux passants comme des défis. Une culture mathématique florissait dans l'isolement, développant ses propres notations, ses propres méthodes, ses propres esthétiques.
Au même moment, dans les ateliers d'Edo et d'Osaka, des artisans perfectionnaient une autre tradition : celle des karakuri, les automates japonais. En 1662, Takeda Omi présenta ses premiers « butai karakuri » — de grands automates de théâtre capables de mouvements complexes. Les « zashiki karakuri », automates de salon, servaient le thé aux invités ou tiraient des flèches sur des cibles. Ces machines n'étaient pas de simples jouets. Elles incarnaient une fascination pour le mouvement autonome, pour ces créatures de bois et de métal qui semblaient agir par elles-mêmes.
Plus à l'ouest, en Corée, le mathématicien Choi Seok-jeong correspondait avec son ami Lee Segu sur l'arithmétique et l'astronomie. Vers 1683, il étudiait les carrés magiques — ces grilles de nombres où chaque ligne, chaque colonne, chaque diagonale donne la même somme. Il obtint des résultats inédits, applicables à ce que les mathématiciens contemporains appellent le « problème de la tortue hexagonale ». La Corée recevait les savoirs occidentaux par l'intermédiaire de la Chine — les envoyés coréens revenaient de Pékin avec des télescopes, des horloges, des livres d'astronomie — mais elle les retravaillait selon ses propres traditions.
Et en Inde du Sud, dans le Kerala, une école mathématique fondée deux siècles plus tôt continuait de transmettre ses découvertes. Jyeshtadeva, au début du seizième siècle, avait rédigé le Yuktibhasa — le premier traité au monde contenant les formules de l'intégration et de la différentiation. Cent ans avant Newton et Leibniz, les mathématiciens du Kerala manipulaient déjà les concepts fondamentaux du calcul infinitésimal. Ce n'était pas une ébauche, une approximation. C'était un système complet, écrit en malayalam — la langue locale — plutôt qu'en sanskrit, comme si l'auteur voulait le rendre accessible au plus grand nombre.
Ces miroirs nous troublent. Leibniz, Newton, Seki, Jyeshtadeva — des hommes qui ne se sont jamais rencontrés, qui ne parlaient pas les mêmes langues, qui vivaient dans des univers culturels entièrement différents — ont découvert des vérités mathématiques étonnamment proches. Comme si ces vérités existaient quelque part, attendant simplement d'être trouvées.
L'épisode le plus frappant de cette période reste peut-être la rencontre — par correspondance — entre Leibniz et le I Ching. En 1701, le jésuite Joachim Bouvet, alors en Chine, envoya au philosophe allemand une gravure représentant les soixante-quatre hexagrammes du Livre des Mutations. Leibniz fut stupéfait. Ces figures, composées de lignes continues et de lignes brisées, correspondaient exactement aux nombres binaires qu'il avait lui-même développés — de 000000 à 111111. En 1703, il publia son « Explication de l'arithmétique binaire », y voyant la confirmation que le système du zéro et du un était un langage universel, peut-être le langage même de la création.
C'était un malentendu fécond. Les Chinois n'utilisaient pas les hexagrammes pour calculer. La séquence que Bouvet avait envoyée n'était pas l'ordre traditionnel du I Ching, mais un réarrangement tardif dû au philosophe Shao Yong, au onzième siècle. Leibniz avait développé le binaire indépendamment, avant de connaître les hexagrammes. Et pourtant, cette rencontre entre une métaphysique chinoise millénaire et une logique européenne naissante allait marquer l'imaginaire de l'informatique pour les siècles à venir.
Au-delà — Ce que les miroirs révèlent
Ces histoires de ponts et de miroirs nous enseignent quelque chose d'essentiel sur la nature de l'intelligence — et sur les intelligences artificielles que nous construisons aujourd'hui.
La première leçon concerne la transmission. Les savoirs du Kerala ont-ils influencé le calcul européen ? Les jésuites, qui voyageaient entre l'Inde et l'Europe, auraient-ils pu servir de vecteurs ? Le débat fait rage parmi les historiens. Certains y voient une transmission cachée, d'autres une coïncidence. Nous ne le saurons peut-être jamais. Mais la question elle-même révèle un biais profond de notre historiographie : nous avons longtemps raconté l'histoire des sciences comme une épopée exclusivement occidentale, où Newton et Leibniz inventent le calcul ex nihilo, sans prédécesseurs, sans parallèles.
Cette vision est fausse. Elle est fausse factuellement — Seki, Jyeshtadeva, les mathématiciens chinois existaient et produisaient des travaux remarquables. Elle est fausse conceptuellement — elle suppose que l'intelligence n'a qu'une source, qu'un centre, qu'une lignée légitime. Les miroirs de l'Asie des Temps Modernes nous rappellent que l'esprit humain, confronté à certains problèmes, tend à trouver certaines solutions — quelle que soit la culture d'origine.
Cette leçon a des implications directes pour l'intelligence artificielle. Les systèmes que nous développons aujourd'hui sont entraînés sur des corpus de données massivement biaisés vers l'Occident, vers l'anglais, vers les perspectives des sociétés qui les produisent. Ils héritent de nos historiographies partielles, de nos amnésies sélectives, de nos hiérarchies implicites entre les savoirs.
Un modèle de langage entraîné sur le corpus scientifique mondial saura tout de Newton et Leibniz. Saura-t-il quelque chose de Seki Takakazu ? Connaîtra-t-il le Yuktibhasa ? Pourra-t-il expliquer que les déterminants ont été découverts au Japon avant l'Europe, que le calcul infinitésimal existait au Kerala un siècle avant Cambridge ?
Ces questions ne sont pas anecdotiques. Elles touchent à la gouvernance même des systèmes d'intelligence artificielle. Quelles mathématiques encodons-nous dans nos algorithmes ? Quelles logiques ? Quelles visions du monde ? Si nous n'y prenons pas garde, nous risquons de reproduire à l'échelle planétaire les biais de notre historiographie — de créer des machines qui « pensent » exclusivement selon les catégories occidentales, ignorant les autres traditions intellectuelles de l'humanité.
La deuxième leçon concerne l'universalité. Les miroirs de l'Asie suggèrent que certaines structures mathématiques ne sont pas des inventions arbitraires, mais des découvertes — des formes qui existent indépendamment de ceux qui les trouvent. Les déterminants de Seki et ceux de Leibniz sont les mêmes objets mathématiques, même s'ils furent découverts à des milliers de kilomètres de distance, dans des langues et des notations différentes.
Cette universalité est peut-être ce qui rend possible l'intelligence artificielle elle-même. Si les mathématiques étaient purement conventionnelles, entièrement dépendantes des cultures qui les produisent, comment pourrions-nous espérer construire des machines capables de « comprendre » — ou au moins de manipuler efficacement — des structures logiques ? Le fait que des esprits humains séparés convergent vers les mêmes vérités suggère que ces vérités ont une existence objective, accessible à toute intelligence suffisamment développée.
Mais — et c'est la troisième leçon — l'universalité n'efface pas la diversité. Les mathématiques de Seki et celles de Leibniz sont équivalentes dans leurs résultats, mais pas dans leurs méthodes, leurs notations, leurs motivations. Le wasan japonais avait une dimension esthétique et religieuse — les sangaku offerts aux temples — que les mathématiques européennes n'avaient pas. L'école du Kerala écrivait en langue vernaculaire, démocratisant l'accès au savoir. Ces différences ne sont pas des impuretés à éliminer. Elles sont des richesses à préserver.
Une intelligence artificielle véritablement universelle devrait pouvoir reconnaître cette diversité — non pas comme un obstacle à surmonter, mais comme une ressource à exploiter. Elle devrait savoir que le calcul infinitésimal a plusieurs histoires, plusieurs notations, plusieurs généalogies. Elle devrait pouvoir naviguer entre les traditions sans les hiérarchiser, les comparer sans les réduire les unes aux autres.
Nous en sommes loin. Les systèmes actuels reproduisent les biais de leurs données d'entraînement. Ils savent ce que leurs corpus leur ont appris — et ignorent ce que ces corpus ont omis. Développer une conscience critique de ces limitations, diversifier activement les sources de connaissance, inclure les perspectives sous-représentées dans la conception des systèmes : autant de chantiers pour une intelligence artificielle plus juste, plus complète, plus fidèle à la richesse de l'intelligence humaine.
Les ponts des jésuites se sont effondrés en 1723. Les miroirs de Seki et de Leibniz continuent de se refléter à travers les siècles. L'histoire de l'intelligence n'appartient à aucun continent, à aucune tradition. Elle est faite de ces rencontres et de ces parallèles, de ces transferts et de ces découvertes indépendantes.
L'intelligence artificielle que nous construisons sera à l'image de l'histoire que nous lui raconterons. Si nous ne lui donnons qu'une seule version — occidentale, anglophone, partielle —, elle ne pourra refléter qu'une fraction de ce que l'humanité a appris à penser. Si nous lui offrons la multiplicité des traditions, la richesse des miroirs, la mémoire des ponts effondrés, peut-être pourra-t-elle devenir ce que ses créateurs n'ont pas encore su être : une intelligence véritablement mondiale.
Les hexagrammes du I Ching et le calcul binaire de Leibniz disent la même chose dans des langues différentes. Il aura fallu trois siècles pour que nous commencions à l'entendre.