Moyen-Orient
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L'observatoire de Taqi al-Din à Istanbul (1577-1580) : un centre scientifique majeur détruit trois ans après sa construction.
Les fenêtres qui se ferment : quand le Moyen-Orient des Temps Modernes tourna le dos à ses propres inventions
Il y a des moments où l'histoire hésite. Où deux chemins s'ouvrent, également possibles, également prometteurs — et où un choix, parfois invisible sur le moment, décide de tout ce qui suivra. Le Moyen-Orient des Temps Modernes a connu l'un de ces moments. En 1577, un astronome ottoman construisait à Istanbul un observatoire aussi grand que celui de Tycho Brahe au Danemark. Trois ans plus tard, cet observatoire était détruit sur ordre des autorités religieuses. Cette destruction n'était pas un accident. C'était le symptôme d'un basculement plus profond — le moment où une civilisation qui avait été pendant des siècles à l'avant-garde de la pensée scientifique commença à fermer ses fenêtres sur le monde.
Hier — L'observatoire et la comète
En 1577, une comète à la queue immense traversa le ciel d'Europe et d'Asie. À Uraniborg, au Danemark, un astronome nommé Tycho Brahe l'observa avec des instruments d'une précision inégalée. À Istanbul, un autre astronome, Taqi al-Din Muhammad ibn Ma'ruf, fit de même depuis l'observatoire qu'il venait d'achever dans le quartier de Tophane.
Ces deux hommes ne se connaissaient pas. Ils ne correspondraient jamais. Mais ils représentaient, chacun de son côté, le sommet de l'astronomie de leur époque. Et leurs destins allaient diverger de façon spectaculaire.
Taqi al-Din n'était pas un savant ordinaire. Né en 1526 à Damas, il avait étudié les mathématiques, l'optique, la mécanique et l'astronomie avant d'être appelé à Istanbul par le sultan Murad III. Son œuvre couvrait des domaines que nous associons aujourd'hui à l'informatique et à l'automatisation. Dans son traité sur les « Méthodes sublimes des machines spirituelles », il décrivait des automates, des fontaines automatiques, des machines hydrauliques — et une turbine à vapeur rudimentaire qui préfigurait, de deux siècles, les machines qui allaient transformer l'Europe industrielle.
Mais son innovation la plus remarquable concernait la mesure du temps. Taqi al-Din construisit une horloge d'observation dotée de trois cadrans — heures, minutes, secondes. Cette précision était révolutionnaire. Au début du seizième siècle, les horloges n'étaient pas assez fiables pour servir à l'astronomie. Taqi al-Din changea cela. Il fut le premier astronome à utiliser une horloge mécanique automatique pour ses observations, le premier à employer la notation décimale plutôt que les fractions sexagésimales héritées des Babyloniens. Ses calculs sur le mouvement solaire sont considérés comme les plus remarquables de son siècle.
L'observatoire qu'il construisit à Istanbul était à la hauteur de ces ambitions. Deux bâtiments — un grand, un petit — équipés de sphères armillaires, de quadrants, d'instruments de mesure conçus par Taqi al-Din lui-même. Le sultan, passionné d'astronomie et d'astrologie, avait financé généreusement le projet. Tout semblait en place pour que l'Empire ottoman devienne un centre majeur de la révolution astronomique qui s'amorçait.
Puis la comète apparut.
Le sultan demanda à son astronome une prédiction. Taqi al-Din, travaillant jour et nuit, étudia le phénomène et rendit son verdict : la comète était « une indication de bien-être et de splendeur », un présage de « conquête de la Perse ». Au lieu de cela, une peste dévastatrice frappa l'empire. Plusieurs personnalités importantes moururent. Le chef religieux — le şeyhülislam — saisit l'occasion. Il émit un décret affirmant que les pays possédant des observatoires étaient frappés de catastrophes. En 1580, trois ans seulement après son achèvement, l'observatoire d'Istanbul fut démoli.
Pendant ce temps, à Uraniborg, Tycho Brahe continuait ses observations. Ses données serviraient plus tard à Kepler pour formuler ses lois du mouvement planétaire. En 1609, Galilée pointerait sa lunette vers le ciel, ouvrant une nouvelle ère de l'astronomie. L'Europe s'engageait sur la voie de la révolution scientifique. L'Empire ottoman, lui, venait de fermer une fenêtre qui ne se rouvrirait pas avant longtemps.
Aujourd'hui — L'encre et le silence
La destruction de l'observatoire d'Istanbul n'était pas un événement isolé. Elle s'inscrivait dans un mouvement plus large — une méfiance croissante envers certaines formes de savoir, une tension entre les autorités religieuses et les innovations venues de l'extérieur ou remettant en cause l'ordre établi.
Nulle part cette tension ne fut plus visible que dans l'histoire de l'imprimerie.
En 1493, des réfugiés juifs fuyant l'Espagne établirent une presse hébraïque à Istanbul. Dans les années 1560, les Arméniens firent de même. Ces minorités religieuses étaient autorisées à imprimer dans leurs propres caractères. Mais pour les musulmans, l'impression en caractères arabes resta interdite — formellement ou informellement, parfois sous peine de mort selon certaines sources — pendant plus de deux siècles.
Les raisons de cette interdiction restent débattues. Certains historiens invoquent la sacralité de l'écriture arabe, support du texte coranique. D'autres pointent les intérêts économiques des quelque quatre mille scribes professionnels d'Istanbul, dont le travail consistait presque entièrement à copier le Coran et les textes religieux. D'autres encore évoquent la méfiance des oulémas envers une technologie qui aurait permis la diffusion incontrôlée des idées.
Quelle qu'en soit la cause, le résultat fut le même : pendant que l'imprimerie transformait l'Europe — permettant la Réforme, la diffusion de la science, l'alphabétisation des masses —, le monde ottoman restait à l'écart de cette révolution de l'information.
Il fallut attendre 1729 pour qu'un homme nommé Ibrahim Muteferrika obtienne enfin l'autorisation d'ouvrir une imprimerie musulmane. Son parcours était singulier. Né en Transylvanie dans une famille hongroise unitarienne, converti à l'islam, devenu diplomate et érudit, Muteferrika comprenait ce que l'absence d'imprimerie coûtait à l'empire. Il négocia pendant des années avec le grand vizir, le grand mufti et les autorités religieuses. L'autorisation qu'il finit par obtenir était soigneusement limitée : il pouvait imprimer des dictionnaires, des cartes, des ouvrages scientifiques — mais pas de livres religieux. Les scribes d'Istanbul conservaient leur monopole sur le texte sacré.
De 1729 à 1743, la presse de Muteferrika publia dix-sept ouvrages en vingt-trois volumes. C'était un début — mais un début tardif, timide, circonscrit. L'interdiction d'imprimer des livres religieux ne serait levée qu'en 1803. Deux cent cinquante ans après Gutenberg, le monde musulman commençait à peine à rattraper son retard.
Ce retard n'était pas fatal en soi. D'autres innovations continuaient ailleurs. En Perse safavide, les artisans produisaient des astrolabes d'une beauté et d'une précision remarquables — un mathématicien européen qui visita Ispahan à la fin des années 1660 les jugea « meilleurs et plus précis » que leurs équivalents occidentaux. Dans l'Inde moghole, des métallurgistes du Cachemire inventaient vers 1590 une technique que les experts modernes croiraient longtemps impossible : le moulage à la cire perdue de globes célestes creux et sans soudure. Ces innovations témoignaient d'une vitalité scientifique et technique qui n'avait pas entièrement disparu.
Mais quelque chose avait changé. Le mouvement d'ensemble — cette dynamique qui avait fait du monde islamique médiéval le centre de la science mondiale — s'était inversé. Les savoirs circulaient désormais dans l'autre sens. Les astronomes moghols intégraient les connaissances européennes. Les nobles de Delhi s'intéressaient à la philosophie de Descartes. Les astrolabes persans, aussi beaux soient-ils, perpétuaient une tradition ancienne plutôt qu'ils n'en créaient une nouvelle.
Les historiens débattent encore des causes de ce qu'on appelle parfois la « Grande Divergence » — ce moment où l'Europe prit une avance décisive sur le reste du monde en matière scientifique et technique. Certains invoquent des facteurs économiques : le commerce atlantique, l'afflux d'or américain. D'autres pointent des facteurs politiques : la fragmentation de l'Europe en États concurrents, chacun cherchant à attirer les savants et à développer de nouvelles technologies. D'autres encore mettent en avant des facteurs institutionnels : les universités européennes, les académies royales, les sociétés savantes qui créaient des espaces protégés pour la recherche.
Ce qui est certain, c'est que les choix comptent. La destruction de l'observatoire d'Istanbul en 1580, l'interdiction de l'imprimerie pendant deux cent cinquante ans — ces décisions n'étaient pas inévitables. Elles furent prises par des hommes, pour des raisons qui leur semblaient bonnes sur le moment. Elles eurent des conséquences qui se mesurent encore aujourd'hui.
Au-delà — Ce que les fenêtres fermées nous apprennent
Cette histoire du Moyen-Orient des Temps Modernes résonne étrangement avec les débats contemporains sur l'intelligence artificielle. Car nous vivons peut-être, nous aussi, un de ces moments où des fenêtres s'ouvrent ou se ferment — où des choix apparemment techniques déterminent en réalité des trajectoires civilisationnelles.
La première leçon concerne le rapport entre innovation et institutions. Taqi al-Din avait les compétences, les instruments, la vision. Ce qui lui manquait, c'était un environnement institutionnel capable de protéger son travail contre les pressions politiques et religieuses. L'observatoire d'Uraniborg survécut à son fondateur ; celui d'Istanbul fut détruit du vivant du sien. La différence ne tenait pas aux hommes, mais aux structures qui les entouraient.
L'intelligence artificielle contemporaine pose la même question sous une forme différente. Quelles institutions gouvernent son développement ? Qui décide de ce qui peut être recherché, publié, déployé ? Les laboratoires d'intelligence artificielle sont aujourd'hui concentrés dans un petit nombre de pays et d'entreprises. Les données qui nourrissent les modèles proviennent massivement des sociétés occidentales anglophones. Les valeurs encodées dans ces systèmes reflètent les préoccupations de ceux qui les conçoivent.
Cette concentration n'est pas sans rappeler ce qui se passa quand l'Europe absorba et « nationalisa » les savoirs du monde islamique médiéval. Les traductions de l'arabe au latin, aux douzième et treizième siècles, transférèrent vers l'Occident un immense corpus de connaissances — mathématiques, astronomie, médecine, philosophie — que les Européens firent leurs, souvent en oubliant leurs sources. L'algorithme d'al-Khwarizmi devint le fondement de l'informatique mondiale, mais combien d'informaticiens savent encore qui était al-Khwarizmi ?
Le même phénomène pourrait se reproduire avec l'intelligence artificielle. Les systèmes que nous développons aujourd'hui sont entraînés sur des données qui reflètent certaines visions du monde, certaines langues, certaines traditions intellectuelles. Ils reproduiront ces biais à l'échelle planétaire, les présentant comme universels alors qu'ils sont particuliers. Les fenêtres qui se ferment ne sont pas seulement celles qui empêchent certaines sociétés de produire du savoir. Ce sont aussi celles qui empêchent certains savoirs d'être reconnus, intégrés, transmis.
La seconde leçon concerne le rapport entre technologie et pouvoir. L'imprimerie fut interdite dans l'Empire ottoman parce qu'elle menaçait des intérêts établis — les scribes, certes, mais aussi tous ceux dont le pouvoir reposait sur le contrôle de l'information. L'intelligence artificielle pose aujourd'hui des questions similaires. Qui contrôle les modèles ? Qui décide de leurs usages ? Qui profite de leurs outputs et qui en subit les risques ?
Les débats sur la régulation de l'intelligence artificielle ressemblent parfois étrangement à ceux qui durent entourer l'introduction de l'imprimerie au Moyen-Orient. Certains veulent freiner, encadrer, limiter — par prudence, par souci de protéger l'existant, par méfiance envers l'inconnu. D'autres veulent accélérer, libérer, déployer — par conviction que l'innovation est toujours bénéfique, par intérêt économique, par compétition avec des rivaux qui n'attendent pas. Entre ces deux positions, l'équilibre est difficile à trouver.
L'histoire de l'observatoire d'Istanbul suggère pourtant qu'il existe des erreurs irréparables. Fermer une fenêtre au mauvais moment peut avoir des conséquences qui se mesurent en siècles. Le monde islamique n'a jamais vraiment rattrapé le retard pris au seizième siècle dans les sciences exactes. Les choix que nous faisons aujourd'hui sur l'intelligence artificielle — où investir, quoi réguler, qui inclure — façonneront peut-être le monde pour des générations.
La troisième leçon, enfin, concerne la diversité des sources de l'intelligence. Le Moyen-Orient des Temps Modernes n'était pas un désert scientifique. Des savants y travaillaient, des innovations y naissaient, des traditions y vivaient. Ce qui manquait n'était pas le talent, mais les conditions de son épanouissement. Les astrolabes persans, les globes moghols, les horloges de Taqi al-Din témoignent de ce qui aurait pu être — de chemins qui ne furent pas empruntés, de possibilités qui ne se réalisèrent pas.
L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui puise dans un répertoire limité de traditions intellectuelles. Elle connaît Aristote mieux qu'Avicenne, Newton mieux que Taqi al-Din, la logique formelle occidentale mieux que les autres formes de raisonnement développées ailleurs dans le monde. Cette limitation n'est pas technique — elle est historique, culturelle, politique. Elle reflète les rapports de force qui ont façonné la production et la circulation des savoirs depuis cinq siècles.
Rouvrir les fenêtres fermées, ce serait diversifier activement les sources de notre intelligence collective. Ce serait reconnaître que les algorithmes ont une histoire, que cette histoire n'appartient pas à un seul continent, que les savoirs oubliés ou marginalisés pourraient enrichir les systèmes que nous construisons. Ce serait, peut-être, éviter de reproduire à l'échelle de la planète les erreurs qui ont coûté si cher au Moyen-Orient des Temps Modernes.
En 1580, un observatoire fut détruit à Istanbul. En 2025, nous construisons des machines capables de simuler l'intelligence humaine. Entre ces deux dates, des fenêtres se sont ouvertes et fermées, des savoirs ont circulé ou se sont perdus, des civilisations ont pris de l'avance ou décroché. L'histoire de l'intelligence n'est jamais écrite d'avance. Elle dépend des choix que nous faisons — des fenêtres que nous décidons d'ouvrir ou de fermer.
Taqi al-Din avait inventé une horloge à secondes et une turbine à vapeur. Ces inventions auraient pu changer le monde. Elles ne le firent pas — parce qu'une fenêtre se ferma au mauvais moment. Nous qui construisons aujourd'hui les machines du futur, nous ferions bien de nous en souvenir.