La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 5 : L'ère de l'information (1945-2010)

Moyen-Orient

Publié le 28 décembre 2025
• Mis à jour le 31 décembre 2025
17 min de lecture

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Le WEIZAC - Premier ordinateur israélien

Le WEIZAC (1955) : l'un des premiers ordinateurs à programme enregistré du monde, construit au Weizmann Institute avec la bénédiction de von Neumann.

Les jardins du désert

Le Moyen-Orient et les fondations de l'intelligence artificielle (1945-2010)

De la nécessité à l'innovation : comment l'adversité engendra la technologie

Hier — Les semences de l'improbable

On n'attend pas de fleurs dans le désert. Pourtant, c'est là qu'elles poussent le plus vite — quand la pluie vient enfin.

En 1954, dans un pays qui n'avait que six ans d'existence, un groupe de scientifiques entreprit de construire un ordinateur. Israël sortait à peine de sa guerre d'indépendance. Les frontières étaient hostiles. L'économie était fragile. Le pays n'avait ni industrie électronique ni tradition en informatique. Et pourtant, au Weizmann Institute of Science, à Rehovot, une équipe s'attelait à assembler l'un des premiers ordinateurs à programme enregistré du monde.

Le WEIZAC — contraction de « Weizmann Automatic Computer » — naquit d'une conviction et d'une rencontre. Chaim Pekeris, professeur de mathématiques appliquées, avait travaillé à Princeton auprès de John von Neumann, l'un des pères de l'informatique moderne. Il avait vu l'ordinateur IAS prendre forme. Quand Chaim Weizmann, futur premier président d'Israël, lui demanda de créer un département de mathématiques appliquées au nouvel institut, Pekeris posa une condition : il lui fallait un ordinateur.

Weizmann alloua cinquante mille dollars — vingt pour cent du budget total de l'institut. Gerald Estrin, un ingénieur américain du projet von Neumann, accepta de diriger la construction avec sa femme Thelma. Ils arrivèrent en Israël avec des schémas, mais sans pièces. Il fallut tout fabriquer sur place, dans un pays où l'industrie de précision n'existait pas.

Le comité consultatif du projet comptait deux noms illustres. Albert Einstein, sceptique, ne pensait pas le projet réalisable. John von Neumann, lui, donna sa bénédiction. Quand les premiers candidats se présentèrent pour travailler sur la machine, beaucoup n'avaient pas de diplômes à montrer. Ils les avaient perdus — dans la Shoah, dans l'exil, dans les camps de réfugiés. Mais dans la petite communauté technique d'Israël, tout le monde connaissait tout le monde. Les compétences se prouvaient autrement que par des papiers.

Fin 1955, le WEIZAC exécuta son premier calcul. Il resta le seul ordinateur en Israël jusqu'en 1961. Ses contributions scientifiques furent remarquables : cartographie des marées mondiales, calculs sismiques, spectroscopie atomique. Les chercheurs du Weizmann prédirent l'emplacement exact d'un point amphidromique dans l'Atlantique Sud — un endroit où les marées n'existent pas. Des mesures ultérieures confirmèrent leur calcul.

En 2006, l'IEEE décerna au WEIZAC sa médaille « Milestone in Electrical Engineering and Computing ». Le professeur Aviezri Fraenkel, qui avait travaillé sur la machine, résuma son héritage : « WEIZAC fut le principal facteur derrière le début de la haute technologie en Israël. »

Un pays de six ans, entouré d'ennemis, sans ressources industrielles, avait construit l'un des ordinateurs les plus avancés de son époque. La nécessité, disait-on, est mère de l'invention. Au Moyen-Orient, elle allait devenir grand-mère d'une industrie entière.

Téhéran : le père oublié de la logique floue

À quelques milliers de kilomètres de Rehovot, une autre histoire se nouait — une histoire d'exil et de génie méconnu.

Lotfi Zadeh naquit en 1921 à Bakou, alors capitale de la République socialiste soviétique d'Azerbaïdjan. Son père, Rahim Aleskerzade, était un journaliste iranien musulman d'Ardabil, en mission en Union soviétique. Sa mère, Fanya Korenman, était une pédiatre juive d'Odessa, citoyenne iranienne. L'enfant grandit entre les cultures, les langues, les religions.

En 1931, la famille s'installa à Téhéran. Zadeh fit ses études secondaires au Collège américain, puis obtint son diplôme d'ingénieur électricien à l'Université de Téhéran en 1942. La guerre mondiale fermait les routes vers l'Europe. Il partit pour les États-Unis, décrocha une maîtrise au MIT en 1946, un doctorat à Columbia en 1949. En 1959, il rejoignit l'Université de Californie à Berkeley, où il passerait le reste de sa carrière.

Comment se définissait-il ? « Un Américain, ingénieur électricien d'orientation mathématique, d'origine iranienne, né en Russie. » Quatre identités en une phrase. Aucune ne suffisait à le contenir.

En 1965, Zadeh publia un article qui allait transformer l'informatique et l'intelligence artificielle. Il y introduisait la notion d'« ensemble flou » — une façon de représenter mathématiquement des concepts vagues que les humains manient intuitivement mais que les ordinateurs ne savent pas traiter. Qu'est-ce qu'une « grande » personne ? Une température « chaude » ? Une décision « risquée » ? La logique classique exige des réponses binaires : oui ou non, vrai ou faux. La logique floue de Zadeh permettait les nuances : « plutôt vrai », « assez grand », « modérément risqué ».

L'accueil initial fut mitigé. Les informaticiens américains trouvèrent le concept trop vague — ironiquement. Mais au Japon, les ingénieurs s'en emparèrent. Les premiers systèmes de contrôle flou apparurent dans les années 1980 : climatiseurs qui ajustent la température en douceur, machines à laver qui dosent l'eau selon la saleté du linge, transmissions automatiques qui anticipent les virages. Aujourd'hui, la logique floue est partout — dans la reconnaissance faciale, les prévisions météorologiques, le trading algorithmique, les cuiseurs de riz.

L'article fondateur de Zadeh a été cité plus de quatre-vingt-dix mille fois. Il reçut la médaille d'honneur de l'IEEE, le prix Richard Hamming, d'innombrables distinctions. À sa mort en 2017, il fut enterré à Bakou, la ville de sa naissance — un retour symbolique après une vie d'exil productif.

Dans les histoires de l'intelligence artificielle, Zadeh apparaît rarement comme une figure iranienne. Son parcours — Téhéran, MIT, Berkeley — l'a dissous dans l'Amérique. Pourtant, c'est à l'Université de Téhéran qu'il acquit les bases mathématiques qui nourriraient son invention. L'Iran avait formé l'un des pères fondateurs de l'IA. L'histoire l'oublia.

Aujourd'hui — La nation des startups

L'Unité 8200 : l'école des fondateurs

Dans les années 1950, l'armée israélienne créa une unité de renseignement électronique. Modeste au départ — quelques spécialistes déchiffrant des codes avec crayon et papier —, l'Unité 8200 grandit avec les guerres. Après 1967, elle devint le cœur du renseignement d'origine électromagnétique israélien, l'équivalent de la NSA américaine. Ses recrues apprenaient à intercepter des communications, à analyser des données, à pénétrer des systèmes.

Personne n'avait prévu ce qui suivrait.

À partir des années 1990, les vétérans de l'Unité 8200 commencèrent à fonder des entreprises. Ils avaient appris, pendant leur service militaire, à manier des technologies de pointe. Ils avaient travaillé en équipe sur des problèmes complexes. Ils avaient développé des solutions que l'industrie civile ne connaissait pas encore. Et surtout, ils se connaissaient — un réseau de camarades qui pouvaient se faire confiance.

Gil Shwed avait commencé à programmer à treize ans. À quinze ans, il étudiait l'informatique à l'Université hébraïque de Jérusalem tout en terminant le lycée. Pendant son service à l'Unité 8200, il supervisait l'informatique d'une sous-unité classifiée. Le problème : comment protéger les données sensibles des intrusions ? Shwed construisit une « boîte » qui filtrait les connexions réseau selon une politique configurable — essentiellement, une liste d'adresses autorisées.

En 1993, avec deux camarades de l'unité — Marius Nacht et Shlomo Kramer —, Shwed fonda Check Point Software Technologies. Leur produit, FireWall-1, commercialisait l'idée née dans les bunkers du renseignement. En février 1996, Check Point détenait quarante pour cent du marché mondial des pare-feux. Gil Shwed est aujourd'hui considéré comme l'inventeur du pare-feu informatique moderne.

L'histoire se répéta des dizaines de fois. Palo Alto Networks, CyberArk, Imperva, Wix — autant d'entreprises fondées par des anciens de l'Unité 8200. Israël exporta onze milliards de dollars de technologies de cybersécurité en 2021, soit près de dix pour cent du marché mondial. Un pays de neuf millions d'habitants dominait un secteur stratégique de l'économie numérique.

Le paradoxe était troublant. Les technologies qui protégeaient les données civiles étaient nées dans les services de renseignement militaire. La frontière entre surveillance et sécurité, entre espionnage et protection, restait floue. Mais l'efficacité était indéniable. L'Unité 8200 était devenue, sans le vouloir, la plus grande école de startups du monde.

ICQ : quand Israël inventa la messagerie instantanée

En 1996, quatre jeunes Israéliens qui s'étaient rencontrés chez Zapa Digital Arts — une entreprise d'outils graphiques 3D — eurent une idée simple. Les forums de discussion existaient depuis longtemps sur Internet. Mais pour les utiliser, il fallait se connecter à un serveur, rejoindre un canal, espérer que quelqu'un d'autre soit là. Pourquoi ne pas créer un système où l'on pourrait voir directement qui était en ligne et lui envoyer un message ?

Yair Goldfinger, Sefi Vigiser, Amnon Amir et Arik Vardi — avec le soutien du père d'Arik, l'entrepreneur Yossi Vardi — fondèrent Mirabilis et lancèrent ICQ en novembre 1996. Le nom était un jeu de mots : « I Seek You » — « Je te cherche ». Le logiciel était gratuit. Il n'y eut pas de campagne marketing. La croissance fut entièrement organique — le bouche-à-oreille numérique.

En moins de deux ans, ICQ comptait des millions d'utilisateurs. AOL, le géant américain d'Internet, remarqua. Le 8 juin 1998, l'entreprise américaine acquit Mirabilis pour deux cent quatre-vingt-sept millions de dollars comptant, plus cent vingt millions sur trois ans — plus de quatre cents millions au total. C'était, à l'époque, l'une des plus grandes acquisitions de l'histoire d'Internet.

ICQ ouvrit la voie à MSN Messenger, à AIM, à WhatsApp, à Telegram. L'idée de voir qui est en ligne et de lui parler instantanément — banale aujourd'hui — était révolutionnaire en 1996. Et elle venait d'un appartement de Tel Aviv.

L'afflux soviétique : quand un million d'ingénieurs changea tout

Entre 1989 et 2000, près d'un million de Juifs soviétiques émigrèrent en Israël. Ce n'était pas une migration ordinaire. Soixante pour cent des arrivants avaient un diplôme universitaire — le double de la proportion israélienne. Entre 1990 et 1993, cinquante-sept mille ingénieurs et douze mille médecins débarquèrent. Avant leur arrivée, Israël comptait trente mille ingénieurs au total.

L'intégration fut difficile. Des physiciens nucléaires lavaient la vaisselle. Des ingénieurs civils travaillaient à la chaîne. En 1992, cinquante-six pour cent des immigrants soviétiques vivaient dans le tiers le plus pauvre de la population. Mais le gouvernement israélien avait compris le potentiel. Des « serres technologiques » furent créées — des incubateurs où les scientifiques immigrants pouvaient développer leurs idées avec un financement public.

En 1992, le programme Yozma alla plus loin. Le gouvernement investit dans des fonds de capital-risque, partageant le risque avec les investisseurs privés mais leur laissant les bénéfices. L'argent afflua. Les startups se multiplièrent. Les ingénieurs soviétiques, formés dans les instituts rigoureux de l'URSS, apportaient une expertise mathématique et théorique que les Israéliens n'avaient pas.

En 2010, la situation s'était inversée. Seuls trente-huit pour cent des immigrants soviétiques vivaient dans le tiers le plus pauvre ; vingt-sept pour cent avaient rejoint le tiers le plus riche. L'afflux avait transformé l'économie. Israël n'était plus seulement un pays d'agrumes et de haute technologie militaire. C'était devenu la « nation des startups » — un titre que le journaliste Dan Senor populariserait en 2009, mais qui se préparait depuis vingt ans.

Waze et Mobileye : les pionniers de la route intelligente

Ehud Shabtai avait reçu un GPS en cadeau. Frustré par ses limitations — pas de trafic en temps réel, pas de mises à jour communautaires —, il décida de faire mieux. En 2006, il lança FreeMap Israel, un projet de cartographie participative. Les utilisateurs partageaient leurs trajets ; le système apprenait les routes. En 2008, l'entreprise se formalisa. En 2009, elle devint Waze.

Shabtai, Amir Shinar et Uri Levine — tous vétérans de l'Unité 8200 — avaient compris quelque chose que les géants de la navigation n'avaient pas vu : la valeur de la foule. Chaque conducteur utilisant Waze devenait un capteur mobile, signalant les embouteillages, les accidents, les contrôles de police. Le système s'améliorait avec chaque utilisateur ajouté.

Trois jours après le lancement aux États-Unis en 2009, Waze comptait cent mille utilisateurs. L'application avait trouvé son public. Les géants de la technologie commençaient à regarder vers Tel Aviv.

Une autre entreprise israélienne préparait l'avenir de l'automobile. Mobileye, fondée en 1999 par le professeur Amnon Shashua de l'Université hébraïque, développait des systèmes de vision pour les véhicules. Shashua avait prouvé que le freinage d'urgence automatique pouvait fonctionner avec une simple caméra — là où l'industrie pensait que des radars coûteux étaient indispensables. En 2004, Mobileye lança sa première puce EyeQ. En 2010, ses systèmes équipaient déjà plusieurs modèles de constructeurs automobiles.

Un pays sans industrie automobile était en train d'inventer les yeux des voitures de demain.

Au-delà — Les nouveaux jardins

Les Émirats : les premières graines du désert numérique

Pendant qu'Israël transformait la nécessité militaire en innovation, un autre modèle émergeait sur les rives du Golfe — celui de la vision planifiée.

Les Émirats arabes unis n'existaient pas avant 1971. Sept émirats dispersés le long de la côte, unis par un traité et une ambition. Le pétrole avait fait leur fortune. Mais les dirigeants savaient que les hydrocarbures ne dureraient pas éternellement. Dès les années 1990, ils commencèrent à préparer l'après.

En octobre 1999, Sheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum lança Dubai Internet City. L'idée était audacieuse : créer une zone franche dédiée aux technologies de l'information, avec zéro impôt sur les sociétés, zéro taxe sur les revenus, et une infrastructure de classe mondiale. Un an plus tard, en octobre 2000, le complexe ouvrait ses portes avec cent entreprises. Trois cent cinquante autres avaient postulé. C'était le début de ce que certains appelleraient « la Silicon Valley du Moyen-Orient ».

En 2001, les Émirats lancèrent le premier gouvernement électronique de la région arabe. L'eDirham — une monnaie électronique pour payer les services gouvernementaux — remplaça les méthodes traditionnelles. C'était modeste. Mais c'était un signal : ce pays de trois millions d'habitants voulait être à la pointe du numérique.

Dubai Silicon Oasis suivit en 2004 — un parc technologique intégré où l'on pouvait vivre et travailler, conçu comme un écosystème complet pour l'innovation. La même année, l'entrepreneur Ronaldo Mouchawar fondait Souq.com à Dubaï — un site d'enchères en ligne inspiré d'eBay qui deviendrait, avec le temps, le plus grand commerce électronique du monde arabe.

En 2007, Abu Dhabi franchit une étape décisive avec la création du Masdar Institute of Science and Technology — une université de recherche spécialisée dans les énergies renouvelables et les technologies durables, développée en partenariat avec le MIT. Le campus, installé dans la ville écologique de Masdar City, incarnait l'ambition émiratie : utiliser les ressources du présent pour construire les industries du futur. Les premiers étudiants arrivèrent en septembre 2009.

Le contraste avec Israël était frappant. Israël avait bâti son écosystème technologique par accident — les vétérans de l'Unité 8200 qui fondaient des startups, les immigrants soviétiques qui apportaient leurs compétences, les entrepreneurs qui saisissaient des opportunités. C'était organique, chaotique, imprévisible.

Les Émirats, eux, planifiaient. Dubai Internet City n'était pas une initiative privée — c'était une décision gouvernementale. Masdar Institute n'émergea pas d'un campus existant — il fut créé de toutes pièces, avec un partenaire américain de prestige. Chaque zone franche, chaque université, chaque infrastructure était une pièce d'un puzzle dessiné d'avance.

En 2010, les fondations étaient posées. Les Émirats avaient créé les conditions — zones franches, universités, infrastructures — pour attirer les entreprises et les talents. Le pays n'avait pas encore produit de grandes innovations locales. Mais il avait planté les graines. La décennie suivante montrerait si elles pouvaient fleurir.

Beyrouth : le hub brisé

Le Moyen-Orient aurait pu avoir un autre centre technologique. Jusqu'en 1975, Beyrouth était le hub intellectuel du monde arabe — « la Suisse du Moyen-Orient », « le Paris de l'Orient ». L'Université américaine de Beyrouth, fondée en 1866, formait l'élite de la région. La ville attirait les penseurs, les artistes, les entrepreneurs.

Hassan Kamel Al-Sabbah était né à Nabatieh, dans le sud du Liban, en 1895. Il étudia puis enseigna les mathématiques à l'Université américaine de Beyrouth avant d'émigrer aux États-Unis en 1921. Chez General Electric, il accumula les brevets — notamment des technologies qui contribueraient au développement des écrans à cristaux liquides. Il mourut dans un accident de voiture en 1935, à quarante ans. Son nom est oublié.

La guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, dévasta le pays. Les infrastructures furent détruites. Les cerveaux s'enfuirent. Quand la paix revint, Beyrouth tenta de renaître. Mais les crises s'enchaînaient — économiques, politiques, sécuritaires. En 2010, le hub technologique qui aurait pu émerger restait à l'état de promesse. Le Liban avait le talent. Il lui manquait la stabilité.

L'Iran : le potentiel contrarié

L'Iran avait commencé son informatisation dans les années 1960. Le premier ordinateur — un IBM 1620 — fut installé en 1962 par la compagnie pétrolière nationale. Dans les années 1970, le pays développa ses propres terminaux, forma des ingénieurs, introduisit des logiciels en persan.

La révolution de 1979 interrompit l'élan. Les universités fermèrent. Les liens avec l'Occident se brisèrent. Quand les universités rouvrirent en 1983, l'informatique reprit — mais dans l'isolement. Les sanctions internationales limitèrent l'accès aux technologies étrangères. Le potentiel scientifique iranien — réel, attesté par des figures comme Zadeh — resta largement inexploité.

Aujourd'hui, l'Iran forme des informaticiens et des ingénieurs de talent. Mais ils travaillent souvent ailleurs. La diaspora iranienne dans la Silicon Valley est l'une des plus importantes. Le pays qui avait formé le père de la logique floue exporte ses cerveaux au lieu de leurs inventions.

Épilogue — Les leçons du désert

L'histoire de l'informatique au Moyen-Orient est une histoire d'improbabilités réalisées.

Un pays de six ans construisit l'un des premiers ordinateurs du monde. Un fils d'exilés iraniens inventa la logique floue. Une unité de renseignement militaire devint une école de startups. Des immigrants soviétiques transformèrent une économie. Des ingénieurs sans voiture inventèrent les yeux des véhicules autonomes. Des monarchies pétrolières se préparèrent à l'ère post-pétrole.

Le Moyen-Orient n'avait pas les avantages des pionniers américains — ni l'industrie électronique massive, ni les universités centenaires, ni le capital illimité. Ce qu'il avait, c'était la nécessité. Israël développa la cybersécurité parce que ses ennemis l'attaquaient. Les Émirats investissent dans l'IA parce que le pétrole s'épuisera. L'Iran forma des scientifiques parce que l'éducation était la seule richesse exportable.

La nécessité ne suffit pas, bien sûr. Le Liban avait le potentiel mais pas la stabilité. L'Iran avait les cerveaux mais pas l'ouverture. La nécessité crée l'urgence ; elle ne garantit pas le succès. Il faut aussi des institutions — universités, incubateurs, cadres juridiques. Il faut des réseaux — les anciens de l'Unité 8200 qui se font confiance, les investisseurs qui partagent le risque. Il faut de la chance — être au bon endroit quand une technologie mûrit.

Mais le Moyen-Orient rappelle une vérité que les régions favorisées oublient parfois. L'innovation ne vient pas seulement de l'abondance. Elle vient aussi du manque. Les jardins les plus extraordinaires poussent parfois dans le désert — parce que chaque goutte d'eau compte, parce que chaque graine est précieuse, parce que la survie exige l'ingéniosité.

Le WEIZAC fut construit avec des schémas et de l'improvisation. ICQ fut lancé depuis un appartement. Mobileye prouva que la simplicité pouvait battre la complexité. Ces innovations ne vinrent pas malgré les contraintes — elles vinrent à cause d'elles.

L'avenir du Moyen-Orient dans l'intelligence artificielle reste incertain. Israël domine la cybersécurité et les technologies de mobilité. Les pays du Golfe investissent massivement dans l'infrastructure. L'Iran et le Liban portent un potentiel contrarié. Mais l'histoire suggère que les surprises viendront — comme elles sont toujours venues — des endroits les moins attendus.

Les jardins du désert n'ont pas fini de fleurir.