Moyen-Orient
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L'héritage d'Al-Khwarizmi : le père de l'algorithme dont le nom a donné naissance au concept fondamental de l'informatique moderne.
Les sources taries
Contributions du Moyen-Orient aux fondations de l'intelligence artificielle (1789-1945)
Chaque fois qu'un ordinateur exécute une opération, il accomplit un algorithme. Chaque fois qu'une machine résout une équation, elle fait de l'algèbre. Chaque fois qu'un système traite des données, il manipule des chiffres — ces dix symboles que nous appelons, sans toujours y penser, les chiffres arabes. Le vocabulaire même de l'informatique porte la mémoire du Moyen-Orient. Les mots « algorithme » et « algèbre » viennent de l'arabe. Le premier dérive du nom d'un mathématicien persan du neuvième siècle, Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi. Le second vient du titre de son traité le plus célèbre, Al-Jabr.
Cette étymologie n'est pas une curiosité linguistique. Elle est la trace d'une source — une source intellectuelle d'où jaillirent les concepts fondamentaux du calcul moderne. Cette source coulait à Bagdad, au temps des califes abbassides, quand la Maison de la Sagesse rassemblait les plus grands esprits du monde connu. Elle coulait encore quand les manuscrits grecs, persans et indiens furent traduits en arabe, préservés, enrichis, puis transmis à l'Europe médiévale. Elle fut le pont par lequel les civilisations anciennes atteignirent l'Occident.
Puis la source se tarit. En 1258, les Mongols saccagèrent Bagdad. Des milliers de manuscrits furent brûlés ou jetés dans le Tigre. La Maison de la Sagesse disparut. Les siècles suivants virent le déclin progressif de la tradition scientifique arabo-islamique, tandis que l'Europe, irriguée par les traductions latines des textes arabes, entamait sa propre Renaissance.
L'histoire du Moyen-Orient entre 1789 et 1945 est celle d'une tentative de faire rejaillir ces sources. La Nahda — la Renaissance arabe — tenta de réveiller l'héritage intellectuel endormi. Des réformateurs voulurent concilier la science moderne et la tradition islamique. Des traducteurs s'efforcèrent de transposer en arabe les avancées européennes. Mais le colonialisme, la fragmentation, les guerres interrompirent ces efforts. Les sources, un temps ravivées, se tarirent à nouveau.
Hier — La mémoire dans les mots
Ce que le monde a oublié
Il y a quelque chose de vertigineux à réaliser que le cœur battant de l'ère numérique — l'algorithme — porte le nom d'un homme né il y a plus de mille deux cents ans, dans une région qui s'appelait alors le Khwarezm, aux confins de la Perse et de l'Asie centrale. Al-Khwarizmi travaillait à Bagdad vers 820, sous le règne du calife al-Ma'mun, dans une institution dont le nom seul évoque l'ambition : Bayt al-Hikma, la Maison de la Sagesse.
Cette institution était le plus grand dépôt de livres au monde au milieu du neuvième siècle. Mathématiciens, astronomes, médecins, philosophes s'y côtoyaient. Des équipes de traducteurs convertissaient en arabe les textes grecs d'Euclide et d'Archimède, les traités persans d'astronomie, les ouvrages indiens sur les mathématiques. Al-Ma'mun fit construire le premier observatoire de Bagdad pour vérifier les observations de Ptolémée. Il commanda la réalisation de l'une des cartes du monde les plus détaillées de l'époque. La Maison de la Sagesse n'était pas seulement un lieu de conservation — c'était un centre de création.
C'est là qu'al-Khwarizmi rédigea ses deux ouvrages fondateurs. Le premier, Al-Jabr, proposait la première solution systématique des équations linéaires et quadratiques. Le second décrivait le système de numération indien — ces dix symboles incluant le zéro qui allaient transformer le calcul. Quand ces textes furent traduits en latin au douzième siècle, les Européens commencèrent à parler d'« algorisme » pour désigner l'art de calculer avec les nouveaux chiffres. Le nom d'al-Khwarizmi, latinisé en « Algoritmi », devint synonyme de procédure de calcul.
Certains historiens l'appellent le « père de l'algèbre ». D'autres, plus audacieux, le qualifient de « grand-père de l'informatique ». Ces titres ne sont pas exagérés. Pour résoudre une équation, al-Khwarizmi avançait méthodiquement, étape par étape, suivant une séquence de règles précises. C'est exactement ce que nous appelons aujourd'hui un algorithme : une procédure pour résoudre un problème en un nombre fini d'étapes. Le concept existait avant lui, mais c'est son travail qui lui donna son nom et sa forme moderne.
L'ironie de l'histoire veut que cette contribution fondamentale soit si peu connue dans les pays qui en bénéficient le plus. Chaque moteur de recherche, chaque système d'intelligence artificielle, chaque application sur nos téléphones repose sur des algorithmes. Et pourtant, combien savent d'où vient ce mot ? Combien se souviennent de Bagdad au temps des Abbassides ?
La destruction et le silence
En 1258, les armées mongoles de Hulagu Khan déferlèrent sur Bagdad. Le siège dura deux semaines. Quand la ville tomba, le massacre commença. Les historiens estiment que plusieurs centaines de milliers de personnes périrent. Le dernier calife abbasside fut exécuté. Les palais furent pillés, les mosquées profanées, les bibliothèques détruites.
La Maison de la Sagesse, ce phare du savoir médiéval, disparut dans la tourmente. Des milliers de manuscrits irremplaçables — textes de mathématiques, d'astronomie, de médecine, de philosophie — furent brûlés ou jetés dans le Tigre. Selon une légende, les eaux du fleuve coulèrent noires d'encre pendant des jours. Nous ne saurons jamais exactement ce qui fut perdu ce jour-là. Des siècles de travail intellectuel, des découvertes qui n'ont peut-être jamais été refaites, des voies de recherche à jamais fermées.
La destruction de 1258 ne marqua pas la fin immédiate de la science arabo-islamique. Des centres de savoir survécurent en Égypte, en Perse, en Espagne andalouse. Mais quelque chose s'était brisé. Le réseau qui avait permis la circulation des idées entre Bagdad, Le Caire, Cordoue et Samarkand ne fonctionnait plus de la même manière. L'élan créatif ralentit. Les traductions vers l'arabe se raréfièrent tandis que les traductions de l'arabe vers le latin se multipliaient. Le flux du savoir avait changé de direction.
Cinq siècles plus tard, quand les armées de Napoléon débarquèrent en Égypte en 1798, le Moyen-Orient était devenu périphérique dans la géographie mondiale du savoir. L'Europe avait pris le relais. Elle avait développé, sur les fondations transmises par les traducteurs médiévaux, une science nouvelle qui la propulsait vers la domination mondiale. Les mathématiques d'al-Khwarizmi avaient engendré des descendants européens — Newton, Leibniz, Euler — et ces descendants avaient fait oublier l'ancêtre.
Aujourd'hui — Les tentatives de renaissance
Le choc de l'expédition d'Égypte
Le 1er juillet 1798, trente-cinq mille soldats français débarquèrent près d'Alexandrie. Napoléon Bonaparte, alors âgé de vingt-huit ans, venait conquérir l'Égypte pour couper la route des Indes aux Britanniques. Mais l'expédition n'était pas seulement militaire. Elle comprenait aussi cent soixante-sept savants — mathématiciens, ingénieurs, naturalistes, archéologues — chargés d'étudier le pays dans toutes ses dimensions.
L'occupation française dura à peine trois ans. Elle fut militairement un échec. Mais son impact intellectuel fut immense. Pour la première fois depuis des siècles, les élites égyptiennes se trouvaient confrontées à une puissance européenne sur leur propre sol. Elles découvraient l'écart qui s'était creusé entre leur civilisation et celle de l'envahisseur — dans les techniques militaires, bien sûr, mais aussi dans les sciences, l'organisation administrative, la technologie.
Ce choc engendra une question qui hanta le Moyen-Orient pendant tout le dix-neuvième siècle : comment rattraper l'Europe ? Comment retrouver la puissance et le prestige perdus ? Différentes réponses furent proposées. Certains prônaient l'imitation pure et simple de l'Occident. D'autres défendaient un retour aux sources de l'islam. D'autres encore cherchaient une synthèse, une modernisation qui préserverait l'identité culturelle tout en adoptant les avancées techniques de l'Europe.
La Nahda : l'éveil arabe
Le mouvement qui tenta cette synthèse s'appela la Nahda — un mot arabe signifiant « l'éveil » ou « la renaissance ». Il fleurit principalement en Égypte, au Liban et en Syrie, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Ses acteurs furent des intellectuels, des traducteurs, des réformateurs religieux, des éditeurs de journaux. Leur ambition était de revitaliser la culture arabe, de réformer l'éducation, de promouvoir la science moderne tout en restant fidèles à l'héritage islamique.
L'un des pionniers de ce mouvement s'appelait Rifa'a al-Tahtawi. Né en 1801 dans le delta du Nil, il fut envoyé à Paris en 1826 par Muhammad Ali, le gouverneur d'Égypte, pour accompagner une mission de cadets militaires. Il devait servir d'imam, d'aumônier pour ces jeunes soldats. Mais une fois à Paris, Tahtawi se transforma. Il apprit le français, étudia la philosophie, les mathématiques, la géographie. Il lut Voltaire, Rousseau, Montesquieu. Il assista à la Révolution de Juillet 1830.
À son retour en Égypte, en 1831, Tahtawi publia un livre qui allait transformer la pensée arabe : Takhlis al-ibriz fi talkhis Bariz — « L'Extraction de l'or pour résumer Paris ». C'était la première description moderne en arabe d'un pays européen. Tahtawi y décrivait les institutions françaises, les mœurs, les sciences, avec un mélange d'admiration et de distance critique. Il suggérait que l'Égypte et le monde musulman avaient beaucoup à apprendre de l'Europe, mais que les réformes devaient être adaptées aux valeurs de la culture islamique.
En 1835, Tahtawi fonda au Caire l'École des Langues. Cette institution forma la première intelligentsia égyptienne moderne. Avec l'encouragement de Muhammad Ali, Tahtawi et ses étudiants traduisirent environ deux mille ouvrages européens en arabe — manuels scientifiques, traités juridiques, œuvres littéraires. Tahtawi lui-même traduisit le Code Napoléon. Un siècle après la destruction de la Maison de la Sagesse mongole, un nouveau pont se construisait entre les civilisations — mais dans l'autre sens cette fois. C'étaient les textes européens qui affluaient vers le monde arabe.
La presse et le savoir
Muhammad Ali, le maître de l'Égypte, comprit que la modernisation passait par la diffusion du savoir. En 1815, il envoya une mission à Milan pour apprendre l'art de l'imprimerie. En 1820, la Presse de Bulaq — du nom du quartier du Caire où elle était installée — commença ses activités. C'était la première presse gouvernementale sur le continent africain, la première presse arabe indigène établie par des musulmans.
Entre 1822 et 1842, la presse de Bulaq publia deux cent quarante-trois titres. Quarante-huit ouvrages militaires et navals, vingt-six recueils de poésie en turc, persan et arabe, vingt et un manuels de grammaire, seize traités de mathématiques et de mécanique, quinze livres de médecine. Les ouvrages scientifiques européens furent traduits et diffusés. Une classe de lecteurs éduqués commença à se former. La langue arabe elle-même se transforma, s'enrichissant de termes nouveaux pour désigner les concepts modernes.
La Nahda ne se limita pas à l'Égypte. Au Liban, des intellectuels chrétiens comme Butrus al-Bustani fondèrent des sociétés savantes et des journaux. En Syrie, des cercles de réflexion débattaient des voies de la modernisation. Une presse arabe libre émergea, véhiculant des idées nouvelles sur l'éducation, la politique, la condition des femmes. Pendant quelques décennies, il sembla que le monde arabe allait réussir sa renaissance.
Al-Azhar et la réconciliation
L'université al-Azhar, fondée au Caire en 970, était la plus ancienne et la plus prestigieuse institution d'enseignement islamique. Pendant des siècles, elle avait formé les juristes, les théologiens, les lettrés du monde musulman. Mais au dix-neuvième siècle, elle semblait figée dans ses traditions, fermée aux sciences modernes, hostile aux réformes.
Un homme tenta de la transformer. Muhammad Abduh, né en 1849, était un produit d'al-Azhar — il y avait fait ses études et y avait enseigné. Mais il avait aussi été influencé par Jamal al-Din al-Afghani, un penseur persan qui soutenait que la science moderne n'était pas incompatible avec l'islam. Abduh en vint à croire que le déclin du monde musulman ne venait pas de la religion elle-même, mais d'une mauvaise interprétation de celle-ci.
En 1886, après un exil politique, Abduh revint en Égypte comme un héros national. Il se lança dans la réforme d'al-Azhar. En 1895, il créa un comité administratif dominé par les réformistes. Les salaires des professeurs furent augmentés selon un système au mérite. Les allocations des étudiants furent doublées. De nouveaux dortoirs avec eau courante furent construits. L'année académique fut allongée et organisée selon les standards européens. Des cours de mathématiques et de sciences furent introduits aux côtés des études religieuses traditionnelles.
En 1899, Abduh fut nommé mufti d'Égypte — la plus haute autorité religieuse du pays. Jusqu'à sa mort en 1905, il travailla à concilier l'islam et la modernité, à montrer que la science et la foi n'étaient pas ennemies. Son héritage est contesté — certains le voient comme le père du réformisme islamique, d'autres comme un agent de l'occidentalisation. Mais nul ne conteste qu'il tenta de faire revivre la tradition intellectuelle de l'islam, cette tradition qui avait produit al-Khwarizmi mille ans plus tôt.
Le génie exilé
Dans la petite ville de Nabatieh, au sud du Liban, une statue se dresse sur une place publique. Elle représente un homme en costume occidental, le regard tourné vers l'horizon. Cet homme s'appelait Hassan Kamel Al-Sabbah. Peu de gens en dehors du Liban connaissent son nom. Pourtant, ses inventions ont façonné le vingtième siècle.
Al-Sabbah naquit en 1895, dans un Liban encore sous domination ottomane. Brillant étudiant, il rêvait de devenir ingénieur. Mais le Moyen-Orient de son époque n'offrait guère d'opportunités aux jeunes génies techniques. En 1921, il s'embarqua pour les États-Unis. Il étudia un an au Massachusetts Institute of Technology, obtint sa maîtrise à l'Université de l'Illinois en 1923, puis rejoignit les laboratoires de General Electric à Schenectady, dans l'État de New York.
Ce qui suivit tient du prodige. En douze ans, Al-Sabbah déposa plus de soixante-dix brevets — quarante-trois aux États-Unis, plus de trente à l'international. Ses inventions touchaient à la télévision, aux tubes cathodiques, aux systèmes de conversion électrique, à l'énergie solaire. En 1930, il inventa et testa la première cellule solaire — ces dispositifs qui alimentent aujourd'hui les satellites et les véhicules spatiaux. La même année, son travail permit à General Electric de présenter le premier système de télévision entièrement électronique.
Mais Al-Sabbah avait signé un contrat qui faisait de toutes ses inventions la propriété de General Electric. Pour chaque brevet, il recevait la somme symbolique d'un dollar. Son génie enrichissait une entreprise américaine, pas son pays natal. Il incarnait un paradoxe qui allait devenir familier : les talents du Moyen-Orient, pour s'épanouir, devaient souvent s'exiler.
Le 31 mars 1935, Al-Sabbah mourut dans un accident de voiture près d'Elizabethtown, dans l'État de New York. Il avait trente-neuf ans. Un directeur de General Electric déclara : « Il est vraiment malheureux que son esprit génial ait connu une fin si prématurée. Sa mort est une grande perte pour le monde de l'invention. » Au Liban, on érigea une statue. Mais les brevets restèrent américains.
Au-delà — Les frontières et le silence
Le démembrement
Pendant qu'Al-Sabbah déposait ses brevets à Schenectady, le Moyen-Orient subissait les conséquences d'un accord secret signé vingt ans plus tôt. En mai 1916, en pleine Première Guerre mondiale, deux diplomates — le Britannique Mark Sykes et le Français François Georges-Picot — avaient tracé des lignes sur une carte. Ces lignes divisaient l'Empire ottoman en zones d'influence française et britannique.
L'accord Sykes-Picot fut négocié dans le secret le plus absolu. Au même moment, les Britanniques promettaient aux Arabes — par la correspondance Hussein-McMahon — l'indépendance en échange de leur révolte contre les Ottomans. Les Arabes se soulevèrent. Lawrence d'Arabie devint une légende. Et quand la guerre fut gagnée, les promesses furent trahies.
En novembre 1917, le gouvernement soviétique, nouvellement arrivé au pouvoir, publia l'accord Sykes-Picot trouvé dans les archives tsaristes. Le monde arabe découvrit avec stupeur qu'il avait été vendu. En avril 1920, la Conférence de San Remo entérina le partage. La France obtint la Syrie et le Liban. La Grande-Bretagne obtint l'Irak, la Jordanie et la Palestine. Des frontières furent tracées à la règle, sans égard pour les populations, les tribus, les communautés religieuses.
Ces frontières artificielles divisèrent des peuples unis et unirent des peuples divisés. Les Kurdes se retrouvèrent éparpillés entre quatre pays. Les Druzes furent coupés en deux. Les projets d'unité arabe — le rêve d'un État qui aurait pu développer ses propres institutions scientifiques — furent brisés. À la place, une mosaïque de petits États dépendants des puissances coloniales, incapables de mener des politiques autonomes.
L'impossible développement
Comment construire des universités de recherche quand votre pays est un mandat colonial ? Comment financer des laboratoires quand votre économie est orientée vers l'exportation de matières premières ? Comment former des ingénieurs quand le système éducatif est contrôlé par une puissance étrangère ? Ces questions hanteront le Moyen-Orient pendant tout le vingtième siècle.
La Nahda avait posé les bases d'une renaissance intellectuelle. Tahtawi avait traduit des milliers de livres. Abduh avait réformé al-Azhar. La presse de Bulaq avait diffusé le savoir scientifique. Mais ces efforts supposaient une continuité, un développement progressif, des institutions stables. Le colonialisme brisa cette continuité. L'Égypte sous occupation britannique, le Levant sous mandats français et britannique, l'Irak sous tutelle anglaise — tous ces pays perdirent la maîtrise de leur destin éducatif et scientifique.
Les meilleurs esprits, comme Al-Sabbah, durent s'exiler pour développer leur potentiel. Ceux qui restèrent se heurtèrent à des obstacles structurels : manque de financement, absence de laboratoires, isolement intellectuel. La recherche scientifique exige une masse critique de chercheurs, des échanges constants, des investissements à long terme. Rien de tout cela n'était possible dans le Moyen-Orient fragmenté de l'entre-deux-guerres.
Ce qui reste
Que reste-t-il aujourd'hui de l'héritage moyen-oriental dans les fondations de l'intelligence artificielle ? Les mots, d'abord. Chaque fois que quelqu'un parle d'un algorithme, il invoque — sans le savoir — le nom d'al-Khwarizmi. Chaque fois qu'il fait de l'algèbre, il utilise un terme arabe. Les chiffres que manipulent nos ordinateurs portent encore le nom de « chiffres arabes », même si leur origine est indienne et leur transmission moyen-orientale.
Ces traces linguistiques sont le vestige d'une contribution immense. Le Moyen-Orient médiéval ne s'est pas contenté de transmettre les savoirs grecs et indiens à l'Europe. Il les a transformés, enrichis, systématisés. L'algèbre telle que nous la pratiquons n'est pas grecque — elle est arabe. La notion même d'algorithme, cette séquence méthodique d'opérations, fut formalisée à Bagdad avant d'être développée à Cambridge ou à Princeton.
Mais les institutions qui avaient produit ces innovations n'existent plus. La Maison de la Sagesse fut détruite. Al-Azhar, malgré les réformes d'Abduh, ne devint jamais un centre de recherche scientifique comparable au MIT ou à l'École polytechnique. Les universités modernes du Moyen-Orient furent créées pendant ou après la période coloniale, souvent sur des modèles importés, rarement connectées aux traditions intellectuelles locales.
Le paradoxe est complet. Le Moyen-Orient donna au monde les concepts fondamentaux du calcul — et fut empêché de poursuivre ce qu'il avait commencé. Il nomma l'algorithme — et ne participa guère à la révolution algorithmique du vingtième siècle. Il transmit les chiffres — et vit l'informatique se développer ailleurs. Les sources qui avaient irrigué la science médiévale se tarirent, et quand la Nahda tenta de les faire rejaillir, le colonialisme les tarit à nouveau.
L'héritage survit dans les mots. Algorithme. Algèbre. Chiffre. Ces termes portent la mémoire d'une époque où Bagdad était le centre du monde savant. Mais les mots seuls ne suffisent pas à faire une tradition vivante. Les sources taries peuvent-elles un jour couler à nouveau ?