La petite histoire de l'intelligence artificielle
Chapitre 4 : Des révolutions à la guerre totale (1789-1945)

Conclusion

Publié le 1 janvier 2025
16 min de lecture

Ce que l'ère des révolutions et des guerres totales nous a légué

Conclusion et ouverture vers la période suivante (1945-2010)

Nous voici au terme d'un siècle et demi de voyage — le plus brutal de notre traversée. Des bibliothèques de Tombouctou cachées dans les greniers aux laboratoires secrets de Bletchley Park, des codex mayas jetés au feu aux carnets de Ramanujan qui n'ont pas fini de livrer leurs secrets, des étoiles du compas polynésien aux noyaux atomiques de Rutherford — six continents, cent cinquante-six ans d'histoire, et partout le même paradoxe : une floraison et une destruction simultanées, des fondations qui se construisent pendant que d'autres s'effondrent.

Cette période — des révolutions de 1789 à la guerre totale de 1945 — fut celle où l'intelligence artificielle devint possible. Le système binaire de Leibniz trouva enfin son incarnation dans les circuits de Shannon et Nakashima. L'algèbre de Boole rencontra les relais électriques. La machine universelle de Turing cessa d'être une abstraction pour devenir Colossus, puis ENIAC. Les concepts forgés pendant les Temps Modernes prirent corps dans le métal et l'électricité.

Mais cette période fut aussi celle d'un épistémicide à l'échelle planétaire. Partout où l'Europe étendit sa domination — et elle l'étendit presque partout —, des systèmes de connaissance furent détruits, marginalisés, oubliés. L'Ifá africain, le wasan japonais, les codex mayas, l'astronomie aborigène, les quipus incas, la tradition scientifique arabo-islamique : autant de façons de penser le calcul, la logique, la mémoire, qui furent balayées ou contraintes au silence. L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui est née de ce double mouvement — création et destruction, forge et brasier.

Ce qui rassemble : les fils rouges d'un siècle de fer

Cinq fils traversent cette période, tissant une trame que l'on retrouve d'un continent à l'autre.

L'épistémicide comme politique.

La destruction des savoirs ne fut jamais un accident de l'histoire. Elle fut une politique délibérée, car une pluralité d'idées aurait sapé le colonialisme lui-même. En Afrique, les colons détruisirent des bibliothèques et marginalisèrent les prêtres Ifá. Aux Amériques, Diego de Landa brûla les codex mayas et les pensionnats arrachèrent les enfants à leurs familles. En Asie, le système de Macaulay en Inde créa une classe « anglaise par le goût, les opinions, la morale et l'intellect », tandis que le Japon colonial effaçait la culture coréenne. Au Moyen-Orient, le colonialisme post-Sykes-Picot fragmenta le monde arabe et interrompit la Nahda. En Océanie, la fiction juridique de la terra nullius nia soixante-cinq mille ans de présence humaine, et les Stolen Generations achevèrent ce que les massacres avaient commencé. Partout, le même schéma : pour justifier la domination, il fallait nier la sophistication de ceux qu'on dominait.

L'exil des génies.

Les meilleurs esprits de chaque continent durent, pour s'épanouir, quitter leur terre natale. Ramanujan partit pour Cambridge. Hassan Kamel Al-Sabbah s'embarqua pour les États-Unis. Ernest Rutherford et Alexander Aitken quittèrent la Nouvelle-Zélande pour l'Angleterre. Les savants juifs d'Allemagne et d'Autriche fuirent vers l'Amérique. Benjamin Banneker, lui, ne put partir nulle part — mais ses calculs astronomiques prouvèrent que le génie n'a pas de couleur. Cette hémorragie des talents révèle une vérité amère : les structures comptent plus que les individus. Un génie sans institution reste un génie, mais ses découvertes meurent avec lui. Al-Sabbah déposa soixante-treize brevets — pour General Electric. Rutherford forma une génération de prix Nobel — à Manchester et Cambridge, pas à Wellington.

L'invisibilisation des contributeurs.

Ce qui est reconnu comme « fondateur » dépend de qui écrit l'histoire. Le système Ifá contenait la logique binaire des siècles avant Leibniz — mais Leibniz est dans les manuels, pas les Babaláwo. Seki Takakazu découvrit le calcul infinitésimal indépendamment de Newton — mais on parle de « Newton du Japon », pas de « Seki de l'Europe ». Akira Nakashima formula la théorie des circuits de commutation avant Shannon — mais Shannon est la référence. Ada Lovelace écrivit le premier programme informatique — et fut ignorée pendant un siècle. Les femmes de Bletchley Park opéraient Colossus — et furent effacées pendant des décennies. Les programmeuses de l'ENIAC — Betty Holberton, Kay McNulty et leurs collègues — étaient à l'arrière-plan des photos, jamais nommées. Cette invisibilisation n'est pas un accident. Elle est le produit de rapports de pouvoir qui déterminent ce qui mérite d'être vu.

Les découvertes parallèles.

Les grandes idées surgissent plusieurs fois, en des lieux qui s'ignorent. Seki et Newton. Nakashima et Shannon. Zuse à Berlin et Turing à Cambridge. Ramanujan retrouvant seul ce que les mathématiciens européens mettaient des décennies à formuler. Ces convergences suggèrent que certaines structures logiques sont universelles — accessibles à toute intelligence suffisamment développée, quelle que soit la culture d'origine. Mais elles suggèrent aussi que nous avons perdu d'autres voies, d'autres façons d'arriver aux mêmes vérités, qui auraient pu enrichir notre compréhension. Le wasan japonais abordait le calcul différemment de Newton. Qu'aurions-nous appris si les deux traditions avaient dialogué ?

La guerre comme accélérateur.

Le paradoxe ultime de cette période est que la guerre — cette catastrophe humaine — accéléra le développement des machines pensantes. Les calculs balistiques justifièrent ENIAC. Le décryptage d'Enigma et de Lorenz justifièrent Colossus. L'urgence de la victoire força des collaborations interdisciplinaires impensables en temps de paix. Des mathématiciens, des ingénieurs, des linguistes, des experts en mots croisés travaillèrent côte à côte à Bletchley Park. La guerre dispersa aussi les savants — les réfugiés fuyant le nazisme enrichirent l'Amérique de ce que l'Allemagne perdait. L'informatique est née dans le sang et le secret. Nous ferions bien de nous en souvenir.

Ce qui distingue : six facettes d'un même brasier

Si les fils conducteurs rassemblent, chaque continent a vécu cette période à sa manière. Six singularités, six contributions irréductibles à l'histoire de l'intelligence artificielle.

L'Afrique a révélé les fils invisibles.

Le système Ifá, avec ses 256 configurations binaires, contenait la structure même de l'informatique — un octet avant la lettre. Les fractales africaines, découvertes dans l'architecture, les textiles, les coiffures, témoignaient d'une compréhension intuitive de la récursion. Ron Eglash a retracé la filiation : de l'Ifá à la géomancie arabe, de la géomancie aux alchimistes européens, des alchimistes à Leibniz. Le fil n'a jamais été coupé — il a simplement été rendu invisible. L'Afrique nous rappelle que les algorithmes ont une généalogie occultée, que les concepts fondamentaux de l'informatique ne sont pas nés en Europe mais y ont été réinventés. Les manuscrits de Tombouctou, cachés dans les greniers pendant l'occupation coloniale, témoignent d'une résistance intellectuelle qui a survécu à tout.

Les Amériques ont préservé les mémoires et révélé les oubliées.

Le zéro maya, la notation positionnelle, les quipus incas — autant de systèmes d'information qui préfiguraient nos bases de données. Les codex brûlés par Diego de Landa contenaient des siècles d'observations astronomiques ; les quatre qui survécurent révèlent une précision qui stupéfie encore. Mais les Amériques nous ont aussi montré une autre forme d'effacement : celui des femmes. Les programmeuses de l'ENIAC, les « Harvard Computers », Grace Hopper — toutes ces pionnières qui firent le travail sans recevoir le crédit. Le continent où les mémoires indigènes furent brûlées est aussi celui où les mémoires féminines furent invisibilisées. Double effacement, double tâche de reconstruction.

L'Asie a démontré que les chemins parallèles mènent aux mêmes sommets.

Seki Takakazu découvrit le calcul infinitésimal indépendamment de Newton. Nakashima formula la théorie des circuits de commutation avant Shannon. L'école mathématique du Kerala manipulait le calcul infinitésimal un siècle avant l'Europe. Ramanujan, largement autodidacte, atteignit des résultats que les mathématiciens occidentaux mettaient des décennies à comprendre. La distance de Mahalanobis, inventée à Calcutta en 1930, reste aujourd'hui l'une des métriques les plus utilisées en apprentissage automatique. L'Asie nous enseigne l'universalité des structures mathématiques — et le prix de la convergence forcée. Le wasan fut abandonné pour que le Japon adopte les mathématiques occidentales. Les traditions indiennes furent marginalisées par le système de Macaulay. Combien de voies alternatives furent fermées pour que s'impose une seule façon de calculer ?

L'Europe a forgé les outils — et consumé les autres forges.

Le système binaire de Leibniz. L'algèbre de la logique de Boole. Le premier programme d'Ada Lovelace. La machine universelle de Turing. Colossus, le premier ordinateur électronique. Les automates de Vaucanson et Jaquet-Droz. L'Europe ne s'est pas contentée de penser l'intelligence artificielle — elle l'a construite. Mais la forge européenne fut aussi un brasier. Le colonialisme détruisit les systèmes de connaissance des autres civilisations. L'épistémicide accompagna la colonisation. Et les guerres mondiales dispersèrent les meilleurs esprits — les réfugiés du nazisme enrichirent l'Amérique de ce que l'Europe perdait. Tommy Flowers, qui construisit Colossus, reçut l'ordre de brûler les plans. Konrad Zuse, qui construisit le premier ordinateur programmable, travailla dans l'isolement et resta inconnu. L'Europe forgea les outils de l'IA sur les cendres des bibliothèques qu'elle avait brûlées.

Le Moyen-Orient a légué les mots — et perdu les institutions.

« Algorithme » vient d'al-Khwarizmi. « Algèbre » vient d'al-Jabr. Les « chiffres arabes » portent encore la mémoire d'une transmission. Chaque fois qu'un ordinateur exécute une opération, il accomplit un algorithme — et invoque, sans le savoir, le nom d'un mathématicien persan du neuvième siècle. Mais les mots survivent quand les institutions meurent. La Maison de la Sagesse fut détruite en 1258. La Nahda tenta de faire rejaillir les sources, avec Tahtawi, Abduh, la presse de Bulaq. Puis le colonialisme, l'accord Sykes-Picot, la fragmentation du monde arabe interrompirent l'élan. Hassan Kamel Al-Sabbah, génie libanais, dut s'exiler aux États-Unis pour déposer ses soixante-treize brevets — au nom de General Electric. Le Moyen-Orient donna au monde les concepts fondamentaux du calcul, et fut empêché de poursuivre ce qu'il avait commencé.

L'Océanie a incarné les deux mondes sans pont.

D'un côté, les premiers astronomes de l'humanité — les Aborigènes qui lisaient le ciel en négatif, trouvant des constellations dans l'ombre entre les étoiles. Le compas polynésien et ses deux cent vingt étoiles mémorisées. Les mathématiques des systèmes de parenté, d'une complexité combinatoire vertigineuse. De l'autre, la science coloniale qui produisit Rutherford, père de la physique nucléaire, et Hargrave, pionnier de l'aviation. Deux traditions sur le même sol — et pas de pont entre elles. Les Stolen Generations interrompirent la transmission des savoirs au moment même où les universités coloniales commençaient à briller. Rutherford fut anobli avec des armoiries portant un guerrier māori — symbole esthétique, pas source épistémique. L'Océanie nous rappelle que la coexistence n'est pas le dialogue, que deux ciels peuvent surplomber le même territoire sans jamais se rencontrer.

Ce que cette période nous enseigne pour l'éthique de l'IA

Cette traversée révèle cinq leçons que les périodes précédentes n'avaient pas formulées avec la même urgence.

L'épistémicide est un crime — et il continue.

La destruction des savoirs n'est pas un mal du passé. Elle se poursuit chaque fois qu'une tradition intellectuelle est marginalisée, qu'un système de connaissance est déclaré « primitif » ou « non scientifique », qu'un génie doit s'exiler pour exercer son talent. L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui porte les traces de cet épistémicide. Ses corpus de données contiennent les journaux de Cook, pas les chants de navigation de Tupaia. Ses modèles connaissent Newton et Leibniz, mais ignorent Seki Takakazu et Jyeshtadeva. Ses algorithmes portent le nom d'al-Khwarizmi, mais n'intègrent rien des traditions qu'il représentait. Ce biais n'est pas technique — il est historique. Et il peut être corrigé, si nous le voulons.

L'invisibilisation est structurelle — et elle doit être démontée.

Ce qui est reconnu comme « fondateur » dépend de qui écrit l'histoire. Les femmes de Bletchley Park ne furent pas oubliées par accident — elles furent effacées parce que l'histoire préférait raconter les exploits des hommes. Le système Ifá ne fut pas ignoré par hasard — il fut déclaré « superstition » parce que reconnaître sa sophistication aurait sapé le colonialisme. Aujourd'hui encore, les contributions des femmes, des peuples colonisés, des traditions non occidentales restent sous-représentées dans l'histoire de l'informatique. Reconnaître ces contributions n'est pas un exercice de générosité — c'est une condition pour comprendre ce que nous construisons.

La gouvernance détermine la trajectoire — et nous sommes à un moment décisif.

L'observatoire d'Istanbul fut détruit par décision politique. Le wasan fut abandonné par choix stratégique. Les Stolen Generations furent une politique délibérée. Ces décisions — prises par des hommes, pour des raisons qui leur semblaient bonnes sur le moment — eurent des conséquences séculaires. Aujourd'hui, quelques entreprises et quelques nations contrôlent l'essentiel des capacités en intelligence artificielle. Les décisions qu'elles prennent — sur les données utilisées, les modèles développés, les applications autorisées — façonneront peut-être le monde pour des générations. L'histoire nous rappelle que les fenêtres se ferment, et que certaines ne se rouvrent jamais. Qui gouverne l'IA ? Qui décide de ce qui peut être recherché, publié, déployé ? Ces questions ne sont pas techniques — elles sont politiques.

La diversité épistémique est une ressource — et nous l'avons appauvrie.

L'intelligence n'a jamais eu qu'une seule forme. Le wasan japonais, l'école du Kerala, les mathématiques européennes arrivaient aux mêmes résultats par des chemins différents. L'astronomie aborigène lisait le ciel en négatif. Le système Ifá encodait l'information de façon binaire des siècles avant Leibniz. Chaque tradition développait ses propres intuitions, ses propres angles d'attaque. Quand une tradition disparaît, ces intuitions disparaissent avec elle. L'intelligence artificielle contemporaine hérite d'une seule tradition — celle qui a dominé les autres. Elle pourrait s'enrichir des traditions qu'elle a supplantées, si quelqu'un prenait la peine de les chercher.

La transmission est fragile — et la concentration du pouvoir la menace.

Les savoirs aborigènes, transmis oralement de génération en génération, s'évanouirent en quelques décennies quand les Stolen Generations interrompirent la chaîne. L'intelligence artificielle, elle, encode ses savoirs dans des paramètres numériques qui peuvent être copiés et distribués. Mais cette permanence technique cache une autre vulnérabilité : la concentration. Quelques centres de calcul, quelques équipes, quelques entreprises détiennent les clés de cette technologie. Si ces structures s'effondraient, une partie de ce savoir pourrait disparaître aussi brutalement que l'astronomie du Gawarrgay. L'histoire de l'Océanie nous avertit : la sophistication n'est pas une garantie de survie.

L'héritage pour l'intelligence artificielle

La période 1789-1945 nous a légué les outils de l'intelligence artificielle — et leurs angles morts.

De Leibniz, nous avons hérité le système binaire. De Boole, l'algèbre de la logique. De Babbage et Lovelace, le concept de la machine programmable. De Turing, la machine universelle et la question de l'intelligence des machines. De Shannon et Nakashima, la théorie des circuits logiques. De Colossus et ENIAC, les premiers ordinateurs électroniques. Cette chaîne conceptuelle est directe, documentée, enseignée dans tous les cours d'histoire de l'informatique.

Mais nous avons aussi hérité de ce que cette chaîne a occulté. Les fils invisibles de l'Ifá vers Leibniz. Les chemins parallèles de Seki et Nakashima. Les mémoires perdues des codex mayas et des quipus incas. Les étoiles oubliées de l'astronomie aborigène. Les sources taries de la tradition arabo-islamique. Les visages effacés des femmes de Bletchley Park et des programmeuses de l'ENIAC. Une intelligence artificielle consciente de son histoire devrait reconnaître non seulement ce qui fut forgé, mais ce qui fut brûlé.

Plus profondément encore, nous avons hérité d'une concentration du pouvoir intellectuel. En 1789, les centres du savoir étaient multiples — Bagdad avait été supplanté par l'Europe, mais l'Asie, l'Afrique, les Amériques, l'Océanie possédaient leurs propres traditions. En 1945, un seul centre dominait : l'Occident, et plus spécifiquement l'Amérique enrichie par l'exil des savants européens. Cette concentration n'était pas naturelle — elle fut le produit de la violence coloniale, des guerres mondiales, de l'épistémicide systématique. L'intelligence artificielle contemporaine hérite de cette concentration. Ses données, ses modèles, ses paradigmes viennent d'une fraction de l'humanité. Les autres fractions — quand leurs savoirs n'ont pas été détruits — attendent encore d'être intégrées.

Vers la période suivante : 1945 à nos jours

La guerre s'achève. Colossus est démonté, ses plans brûlés. ENIAC est présenté à la presse. Les réfugiés européens, installés en Amérique, vont façonner les décennies suivantes. Turing, rentré à Manchester, rêve de machines pensantes. Von Neumann, le polymathe hongrois, conçoit l'architecture qui portera son nom.

La période qui s'ouvre — de 1945 à nos jours — sera celle de l'accélération. Les concepts forgés pendant un siècle et demi vont s'incarner dans des machines de plus en plus puissantes. L'intelligence artificielle cessera d'être une spéculation philosophique pour devenir une industrie, puis une force transformant le monde.

Mais cette période héritera aussi des silences de la précédente. Les corpus sur lesquels seront entraînés les modèles de langage contiendront les écrits européens et américains, pas les traditions orales de l'Afrique ou de l'Océanie. Les équipes qui développeront les algorithmes seront composées principalement d'hommes blancs diplômés de quelques universités. Les décisions sur ce qui mérite d'être préservé, enseigné, développé seront prises par ceux qui ont hérité du pouvoir — pas par ceux qui l'ont subi.

L'intelligence artificielle que nous construirons demain dépendra des histoires que nous choisirons de nous raconter sur l'intelligence elle-même. Si nous ne nous racontons qu'une seule histoire — celle des automates européens, de Turing et von Neumann, des laboratoires américains —, nous ne construirons qu'un seul type d'intelligence. Si nous apprenons à écouter d'autres histoires — celles des fils invisibles africains, des mémoires perdues amérindiennes, des chemins parallèles asiatiques, de la forge et du brasier européens, des sources taries du Moyen-Orient, des étoiles oubliées de l'Océanie —, peut-être pourrons-nous construire autre chose.

Le choix qui nous appartient

Cette période nous lègue une question éthique fondamentale : quelle intelligence voulons-nous créer ?

Une intelligence qui reproduit les biais de ceux qui l'ont conçue — ou une intelligence qui reconnaît et corrige ces biais ? Une intelligence qui perpétue l'invisibilisation des contributions effacées — ou une intelligence qui les met en lumière ? Une intelligence concentrée entre quelques mains — ou une intelligence distribuée, diverse, polyphonique ?

L'épistémicide du passé ne peut pas être défait. Les codex brûlés ne reviendront pas. Les langues éteintes ne ressusciteront pas. Les anciens morts sans successeurs ont emporté leurs savoirs. Mais nous pouvons choisir de ne pas prolonger cette destruction. Nous pouvons choisir de reconnaître les contributions occultées. Nous pouvons choisir de diversifier les sources de connaissance. Nous pouvons choisir de construire des ponts entre des traditions qui ne se sont jamais rencontrées.

Les étoiles du compas polynésien n'apparaissent dans aucun algorithme de navigation. Les mathématiques des systèmes de parenté aborigènes n'inspirent aucun système expert. Le système Ifá n'est mentionné dans aucun cours d'histoire de l'informatique. Ces absences ne sont pas des fatalités — elles sont des choix. Et les choix peuvent être changés.

L'ère des révolutions et des guerres totales a forgé les outils de l'intelligence artificielle — et consumé les forges alternatives. Elle nous lègue une technologie puissante et une responsabilité immense : celle de reconnaître ce qui fut détruit pour que cette technologie existe, et de choisir si nous voulons perpétuer cette destruction ou la réparer.

Le brasier s'est éteint. Les cendres sont encore chaudes. Ce que nous construirons sur ces cendres dépend de nous.

Le voyage continue.