Amériques
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L'autodafé de Maní (1562) : Diego de Landa ordonne la destruction de milliers de codex mayas, effaçant des siècles de connaissances astronomiques et mathématiques.
Les mémoires perdues
Comment les Amériques ont inventé et oublié les fondations de l'intelligence artificielle
Hier — Les cordes et les cendres
Il existe des mémoires que l'on brûle et des mémoires que l'on noue. Les Amériques ont connu les deux.
Le 12 juillet 1562, dans la ville de Maní au Yucatán, un moine franciscain nommé Diego de Landa ordonna que l'on allume un grand feu. Dans ce brasier furent jetés vingt-sept codex mayas — des livres faits d'écorce de figuier, pliés en accordéon, couverts de glyphes peints en rouge et noir. Ces livres contenaient des siècles d'observations astronomiques, des tables de prédiction d'éclipses, des calculs du cycle de Vénus d'une précision stupéfiante. De Landa jugea qu'ils contenaient « superstitions et mensonges du diable ». Il brûla également cinq mille statues et un nombre inconnu de corps humains.
L'historien George Stuart estime que « des centaines, peut-être des milliers » de livres furent détruits ce jour-là et dans les années qui suivirent. Nous ne saurons jamais exactement combien. De toute la civilisation maya, seuls quatre codex ont survécu : celui de Dresde, celui de Madrid, celui de Paris, et le codex Grolier. Quatre livres pour témoigner d'une bibliothèque entière.
L'ironie de cette destruction est vertigineuse. De Landa, le pyromane, devint plus tard l'un des principaux documentalistes de la culture maya. Son ouvrage, Relación de las cosas de Yucatán, reste aujourd'hui une source inestimable. Un spécialiste a calculé que « 99% de ce que nous savons des Mayas, nous le savons grâce à ce que de Landa nous a dit ». Mais le même homme « a brûlé 99 fois plus de connaissances qu'il n'en a données ».
Regardons ce qui a disparu dans les flammes.
Les Mayas avaient développé un système mathématique d'une sophistication remarquable. Leur numération utilisait la base vingt — là où nous comptons en dizaines, ils comptaient en vingtaines. Trois symboles suffisaient : un point pour l'unité, une barre pour le cinq, un coquillage pour le zéro. Le zéro. Les Mayas l'avaient inventé indépendamment, des siècles avant qu'il ne soit importé en Europe depuis l'Inde par les mathématiciens arabes.
Plus encore : ils utilisaient un système de notation positionnelle. Comme dans notre écriture des nombres, où le chiffre « 5 » peut valoir cinq, cinquante ou cinq cents selon sa position, les symboles mayas changeaient de valeur selon leur place dans la colonne. Cette invention — fondamentale pour tout calcul complexe — est si rare dans l'histoire de l'humanité qu'on peut compter sur les doigts d'une main les civilisations qui l'ont développée.
Cette précision mathématique servait un objectif : mesurer le temps. Les Mayas avaient élaboré non pas un, mais trois calendriers imbriqués. Le Tzolk'in, calendrier sacré de 260 jours, rythmait les cérémonies religieuses et la divination. Le Haab, calendrier agricole de 365 jours, guidait les semailles et les récoltes. Et le Long Count, calendrier chronologique, permettait de situer n'importe quel événement sur une échelle de temps couvrant des millénaires.
La combinaison de ces trois systèmes produisait le « Calendar Round », un cycle d'environ 52 ans unique dans l'histoire de l'humanité. Les astronomes mayas pouvaient prédire les éclipses avec une marge d'erreur de quelques minutes. Leurs tables des cycles de Vénus, conservées dans le Codex de Dresde, sont valables pour plusieurs siècles. Des villes entières — Teotihuacan, Chichen Itza — étaient disposées pour refléter l'ordre des mouvements célestes.
Nous avons là un système de calcul, de prédiction, de modélisation du monde naturel. Les Mayas n'auraient pas reconnu le mot « algorithme », mais ils en pratiquaient la logique : une série d'opérations répétables, produisant des résultats prévisibles, permettant d'anticiper l'avenir. Cet avenir, de Landa l'a jeté au feu.
Pendant ce temps, plus au sud, dans les hautes vallées des Andes, un autre système de mémoire prospérait — un système que les conquérants espagnols ne brûlèrent pas, parce qu'ils ne comprirent jamais vraiment ce qu'il était.
Le quipu — du quechua « nœud » — est un dispositif fait de cordes nouées. À première vue, il ressemble à un ornement, une frange multicolore suspendue à une corde principale. Mais cette frange est un ordinateur.
Chaque corde pendante peut porter des dizaines de nœuds. La position du nœud sur la corde indique sa valeur positionnelle : unités en bas, dizaines au-dessus, centaines plus haut encore. Le type de nœud — simple, long, ou en forme de huit — précise le chiffre. La couleur de la corde indique la catégorie d'information. Les quipus les plus complexes comptaient plus de mille cordes, capables de stocker des quantités vertigineuses de données.
Les Incas utilisaient ce système pour tout : recensements, inventaires, collecte de l'impôt, organisation militaire, calendriers rituels. Le quipu n'était pas une calculatrice — il ne servait pas à effectuer des opérations — mais un dispositif de stockage et de récupération de l'information. Une mémoire externe. Une base de données portable.
Pour faire fonctionner cette mémoire, il fallait des spécialistes : les quipucamayocs. Ces « gardiens des nœuds » passaient des années dans les yachaywasi, les « maisons d'apprentissage », à maîtriser les codes de couleur, les types de nœuds, les conventions de placement. Ils mémorisaient également les récits oraux qui donnaient sens aux données encodées. Le quipu était la mémoire ; le quipucamayoc était le processeur.
Les conquistadors détruisirent des milliers de quipus, qu'ils considéraient comme des instruments d'idolâtrie. Mais contrairement aux codex mayas, le système survécut. Sept cent cinquante et un quipus ont été répertoriés à travers le monde par le Khipu Database Project de Harvard. Et dans les régions reculées des Andes, des bergers utilisent encore des quipus pour compter leurs troupeaux.
La destruction ne s'arrêta pas au XVIe siècle. Elle se poursuivit, sous d'autres formes, jusqu'au XXe siècle.
Au Canada, entre 1883 et 1996, au moins 150 000 enfants des Premières Nations, Inuits et Métis furent arrachés à leurs familles et placés dans des pensionnats gérés par des églises chrétiennes et financés par le gouvernement. L'objectif, explicitement formulé, était de « tuer l'Indien dans l'enfant ». Les enfants étaient punis — parfois battus, parfois pire — s'ils parlaient leur langue maternelle. Ils étaient forcés d'abandonner leurs noms, leurs vêtements, leurs coiffures, leurs pratiques spirituelles.
La Commission de vérité et réconciliation du Canada a qualifié ce système de « génocide culturel ». Le Pape l'a reconnu comme génocide en 2022. Plus de 4 000 décès d'enfants ont été documentés ; les estimations réelles dépassent 6 000. Et les effets continuent : 70% des langues autochtones du Canada sont aujourd'hui menacées d'extinction.
Ce que ces pensionnats détruisaient, ce n'étaient pas seulement des langues et des coutumes. C'étaient des systèmes de connaissance entiers — des façons de mesurer le temps, de compter, de transmettre l'information d'une génération à l'autre. Les tribus Powhatan de Virginie, par exemple, utilisaient des cordes nouées et des bâtons entaillés pour leurs comptes, selon un système de base dix remarquablement similaire au quipu andin. Combien de ces systèmes ont été perdus, non pas dans les flammes, mais dans le silence forcé des enfants séparés de leurs grands-parents ?
Les Amériques sont un continent de mémoires perdues. Des codex brûlés aux langues éteintes, des quipus confisqués aux savoirs interrompus, une destruction systématique a effacé des siècles de pensée computationnelle. Les Mayas avaient le zéro et la notation positionnelle. Les Incas avaient des bases de données portables. Les peuples du Nord avaient des calendriers astronomiques et des systèmes de comptage sophistiqués.
Tout cela fut jugé « primitif », « superstitieux », « diabolique ». Tout cela fut condamné à disparaître pour faire place à la « civilisation ».
L'histoire officielle de l'informatique commence ailleurs. Elle commence dans les laboratoires américains du XXe siècle, avec des machines et des hommes. Mais cette histoire, elle aussi, a ses mémoires perdues.
Aujourd'hui — Les cartes et les ombres
En 1880, le Bureau du recensement des États-Unis faisait face à un problème arithmétique. La Constitution exigeait un décompte de la population tous les dix ans. En 1790, avec moins de quatre millions d'habitants, l'exercice était gérable. Un siècle plus tard, avec 63 millions d'Américains, il devenait cauchemardesque. Le recensement de 1880 avait pris plus de huit ans à traiter. À ce rythme, celui de 1890 ne serait pas terminé avant que celui de 1900 ne commence.
Un jeune statisticien germano-américain nommé Herman Hollerith proposa une solution. Il avait observé les métiers Jacquard, ces machines à tisser programmées par des cartes perforées. Et si l'on transcrivait les données du recensement sous forme de trous dans des cartes ? Et si une machine électromécanique pouvait lire ces cartes, compter les trous, tabuler les résultats ?
En 1888, le Bureau du recensement organisa une compétition. Trois systèmes furent testés sur un échantillon de données. Les deux premiers prirent respectivement 144 et 100 heures. La machine de Hollerith fit le travail en 72 heures.
Le système fonctionnait ainsi : chaque personne recensée devenait une carte. Ses caractéristiques — âge, sexe, lieu de naissance, profession — étaient transcrites sous forme de trous à des positions précises. La machine poussait des broches métalliques à travers les trous. Quand une broche traversait un trou, elle plongeait dans une coupelle de mercure, fermant un circuit électrique. Ce circuit faisait avancer un compteur d'un cran. En quelques secondes, une carte était lue et ses informations tabulées.
Le recensement de 1890 fut achevé en six mois. Le traitement complet des données prit deux ans. Le système de Hollerith fit économiser cinq millions de dollars au gouvernement américain. Des pays du monde entier adoptèrent sa technologie : Autriche, Canada, Cuba, France, Norvège, Philippines, Russie.
En 1896, Hollerith fonda la Tabulating Machine Company. En 1911, il la vendit. L'entreprise fusionna avec d'autres et fut renommée en 1924. Son nouveau nom : International Business Machines Corporation. IBM.
Les cartes perforées de Hollerith sont les ancêtres directs de la mémoire informatique. Les trous dans le carton — présence ou absence, un ou zéro — préfigurent le système binaire. La structure de la carte — rangées et colonnes, positions fixes — préfigure l'adressage mémoire. Le circuit électrique qui « lit » la carte préfigure le processeur.
Nous sommes en train de réinventer le quipu. Le nœud sur la corde devient le trou dans la carte. La couleur de la fibre devient la position de la colonne. Le quipucamayoc qui mémorise les récits devient l'opérateur qui programme la machine. Mais cette continuité, personne ne la voit. Les codex ont brûlé. Les quipus sont dans les musées. Les pensionnats ont fait leur travail.
La génération suivante de pionniers ne connaissait rien des mathématiques mayas ni des systèmes andins. Au MIT, dans les années 1930, un professeur d'ingénierie nommé Vannevar Bush construisit une machine de la taille d'une chambre. Son analyseur différentiel, achevé en 1931, était un enchevêtrement d'engrenages, d'arbres et de disques entraînés par des moteurs électriques. Il pouvait résoudre des équations différentielles à dix-huit variables — un exploit impossible à réaliser à la main.
L'analyseur de Bush était un ordinateur analogique : il utilisait des quantités physiques (rotations, positions) pour représenter des nombres. Un jeune étudiant en mathématiques fut embauché pour le faire fonctionner. Son nom était Claude Shannon. En manipulant les circuits complexes de la machine, Shannon eut une intuition qui allait changer le monde.
En 1937, à vingt et un ans, Shannon soumit sa thèse de master : « Une analyse symbolique des circuits à relais et de commutation ». L'idée était simple, et révolutionnaire. L'algèbre booléenne — cette branche des mathématiques qui manipule des valeurs de vérité (vrai/faux, 1/0) — pouvait servir de base à la conception de circuits électriques. Un interrupteur ouvert ou fermé, c'était un bit. Des interrupteurs connectés en série ou en parallèle, c'était une opération logique. N'importe quel raisonnement logique pouvait être traduit en circuit.
Un historien des sciences a qualifié cette thèse de « probablement la plus importante thèse de master du siècle ». Elle transforma la conception de circuits numériques « d'un art en une science ». Elle posa les fondations théoriques de tout ce qui allait suivre : les ordinateurs, les réseaux, les systèmes d'intelligence artificielle.
Trois ans plus tard, le 11 septembre 1940, un chercheur des Bell Labs nommé George Stibitz réalisa une démonstration qui préfigurait notre monde connecté. Lors d'une réunion de l'American Mathematical Society au Dartmouth College, il installa un téléscripteur relié par ligne téléphonique à un ordinateur situé à New York, à plusieurs centaines de kilomètres. Les mathématiciens présents — parmi lesquels John von Neumann et Norbert Wiener — proposèrent des équations. Stibitz les tapa sur le téléscripteur. En moins d'une minute, les réponses arrivaient.
C'était la première démonstration de calcul à distance de l'histoire. Le public fut décrit comme « stupéfait ». Un tel accès à distance ne serait pas répété pendant dix ans.
Puis vint la guerre, et avec elle, l'accélération.
L'armée américaine avait besoin de calculer des trajectoires balistiques — les courbes que suivent les obus et les bombes. Chaque trajectoire dépendait de dizaines de variables : vitesse initiale, angle de tir, résistance de l'air, rotation de la Terre. Un calcul manuel prenait entre vingt et quarante heures. Une table de tir complète pouvait nécessiter des mois de travail.
À la Moore School of Engineering de l'Université de Pennsylvanie, deux professeurs — John Mauchly et J. Presper Eckert — proposèrent de construire une machine entièrement électronique, capable d'effectuer ces calculs en quelques secondes. L'armée accepta. En 1945, l'ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer) était achevé. Trente tonnes de métal, 18 000 tubes à vide, une consommation électrique capable de faire baisser la tension dans tout le quartier.
L'ENIAC pouvait calculer une trajectoire en trente secondes. Il était, selon tous les critères de l'époque, une merveille technologique.
Mais qui l'avait programmé ?
L'armée avait embauché plus de deux cents femmes comme « computers » — le mot désignait alors un métier, pas une machine. Ces femmes, diplômées en mathématiques, effectuaient à la main les calculs balistiques. Six d'entre elles furent sélectionnées pour programmer l'ENIAC : Betty Holberton, Kay McNulty, Marlyn Wescoff, Ruth Lichterman, Betty Jean Jennings, Fran Bilas.
Programmer l'ENIAC était un travail colossal. La machine n'avait pas de logiciel au sens moderne. Pour la faire fonctionner, il fallait physiquement brancher des câbles, configurer des commutateurs, établir des connexions entre les différentes unités. Les six programmeuses passèrent des semaines à étudier les plans de la machine, à comprendre son fonctionnement, à concevoir les séquences d'opérations nécessaires.
Quand l'armée présenta l'ENIAC à la presse en février 1946, les six femmes n'étaient pas sur l'estrade. Elles n'étaient pas présentées. Elles n'étaient pas nommées. Les photos les montrent parfois à l'arrière-plan, mais les légendes ne les identifient pas. Pendant des décennies, l'histoire de l'informatique les oublia complètement.
Ce n'était pas un accident isolé. À l'Observatoire de Harvard, depuis les années 1880, des équipes entières de femmes — les « Harvard Computers » — analysaient des plaques photographiques d'étoiles, classifiaient des spectres, cataloguaient des galaxies. Elles étaient payées moins de la moitié du salaire des hommes. Parmi elles, Henrietta Swan Leavitt découvrit la relation entre la luminosité des étoiles variables et leur période de pulsation — une découverte qui permit de mesurer les distances cosmiques. Annie Jump Cannon développa le système de classification stellaire encore utilisé aujourd'hui. Florence Cushman passa cinquante ans à cataloguer des données.
Leurs noms apparaissent rarement dans les manuels. Quand on parle des « Harvard Computers », on évoque souvent le directeur de l'observatoire, Edward Pickering. Les femmes qui firent le travail restent dans l'ombre.
Grace Hopper, mathématicienne et officier de la Marine, programma le Harvard Mark I pendant la guerre. Elle inventa le premier compilateur — un programme capable de traduire des instructions humaines en code machine. Elle développa le langage COBOL, qui resta pendant des décennies le standard de la programmation d'entreprise. Elle devint amiral et resta active jusqu'à plus de quatre-vingts ans.
Son histoire est connue. Mais combien d'autres sont restées invisibles ?
Au-delà — Les mémoires à venir
Il existe un parallèle troublant entre les deux formes d'effacement que nous avons traversées.
D'un côté, les savoirs indigènes : codex brûlés, quipus confisqués, langues éteintes, systèmes de connaissance jugés « primitifs » et condamnés à disparaître. De l'autre, le travail des femmes : calculs effectués mais non crédités, programmes écrits mais non signés, contributions essentielles mais invisibilisées.
Dans les deux cas, la même logique opère. Ce qui est détruit ou oublié, c'est ce qui ne correspond pas à l'image que l'on veut projeter. Les conquistadors ne pouvaient pas admettre que les Mayas avaient inventé le zéro et prédit les éclipses avec une précision supérieure à celle de l'Europe. Les responsables militaires ne pouvaient pas admettre que les premières programmeuses d'ordinateur étaient des femmes. L'histoire s'écrit selon les préjugés de ceux qui la racontent.
Mais les mémoires perdues ont une façon de refaire surface.
En 1988, une chercheuse nommée Kathy Kleiman tomba sur une photo de l'ENIAC. À l'arrière-plan, des femmes manipulaient des câbles et des commutateurs. Qui étaient-elles ? Elle entreprit des recherches, retrouva les programmeuses survivantes, enregistra leurs témoignages. Son travail a contribué à faire reconnaître Betty Holberton, Kay McNulty et leurs collègues comme les pionnières qu'elles furent.
En 2005, le Khipu Database Project de Harvard commença à cataloguer systématiquement tous les quipus connus. Les chercheurs découvrirent des complexités insoupçonnées : certains quipus semblent contenir non seulement des nombres, mais aussi des récits narratifs. Le système était peut-être encore plus sophistiqué qu'on ne le pensait.
Dans les régions reculées du Guatemala et du Chiapas, des communautés mayas continuent d'utiliser le calendrier traditionnel de 260 jours. Les glyphes ont été déchiffrés. Des millions de locuteurs de langues mayas habitent toujours leurs terres ancestrales. Ce que de Landa a brûlé n'a pas entièrement disparu.
Que nous apprennent ces mémoires retrouvées sur l'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui ?
D'abord, que l'histoire de l'informatique est plus ancienne et plus diverse que ne le suggère le récit officiel. Le système binaire ne commence pas avec Leibniz. La notation positionnelle ne commence pas avec les Arabes. Le stockage d'information ne commence pas avec les cartes perforées. Partout dans le monde, des civilisations ont inventé des façons de calculer, de prédire, de mémoriser. La plupart de ces inventions ont été détruites ou oubliées. Mais elles existaient.
Ensuite, que l'invisibilisation n'est pas un accident. Elle est le produit de rapports de pouvoir. Les savoirs indigènes furent détruits parce qu'ils menaçaient l'autorité des conquistadors et des missionnaires. Le travail des femmes fut invisibilisé parce qu'il menaçait l'image d'une informatique masculine et militaire. Ce qui est reconnu comme « fondateur » dépend de qui écrit l'histoire.
Enfin, que les mémoires perdues continuent d'influencer le présent. L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui porte les traces de ses origines. Elle hérite des biais de ceux qui l'ont conçue, des lacunes de ceux qui l'ont documentée, des silences de ceux qui ont été effacés. Les systèmes actuels d'apprentissage automatique reproduisent souvent les préjugés de leurs créateurs — y compris les préjugés de genre et de race que nous avons décrits.
Reconnaître les contributions effacées n'est pas seulement un exercice de justice historique. C'est une condition pour comprendre ce que nous sommes en train de construire. Si nous ne savons pas d'où vient notre technologie, nous ne pouvons pas savoir où elle nous mène.
Les Mayas avaient compris quelque chose d'essentiel : le temps n'est pas une ligne, mais un cycle. Ce qui a été détruit peut revenir sous d'autres formes. Ce qui a été oublié peut être redécouvert. Ce qui a été invisibilisé peut redevenir visible.
Les quipus des Andes nous enseignent qu'une corde nouée peut être une mémoire. Les codex mayas nous rappellent que prédire l'avenir exige de comprendre le passé. Les programmeuses de l'ENIAC nous montrent que les invisibles d'hier peuvent devenir les pionnières de demain.
L'histoire de l'intelligence artificielle n'est pas une histoire américaine au sens étroit — celle des laboratoires du MIT et des Bell Labs. C'est une histoire américaine au sens large — celle d'un continent où des mémoires ont été perdues et retrouvées, détruites et reconstruites, effacées et réécrites.
Les Amériques n'ont pas seulement inventé les cartes perforées et les circuits logiques. Elles ont aussi inventé le zéro, la notation positionnelle, les bases de données portables, le calcul astronomique de précision. Et elles ont produit des générations de calculatrices, de programmeuses, de mathématiciennes dont les noms commencent à peine à sortir de l'ombre.
L'intelligence artificielle de demain sera ce que nous en ferons. Elle portera les mémoires que nous choisirons de lui transmettre. Choisirons-nous de perpétuer les effacements du passé ? Ou choisirons-nous de nouer, enfin, les fils de toutes les mémoires ?
Les cordes sont encore là. Les nœuds attendent d'être faits.