Amériques
Illustrations
1 / 5
Le système de numération maya en base 20 : points (1), barres (5) et coquille (0).
Le zéro et les étoiles : Comment la Mésoamérique antique inventa le langage du temps
Il existe un concept sans lequel aucun ordinateur ne pourrait fonctionner, sans lequel aucun algorithme ne pourrait s'exécuter, sans lequel la pensée mathématique moderne serait impensable. Ce concept est le zéro — l'idée révolutionnaire qu'une absence peut être représentée, qu'un vide peut avoir une valeur, qu'un rien peut compter. Et ce concept, plus d'un millénaire avant qu'il n'atteigne l'Europe, fut inventé dans les forêts tropicales de la Mésoamérique.
Les civilisations de l'Amérique antique n'ont pas construit d'automates à la manière des Grecs ou des Chinois. Elles n'ont pas fabriqué de statues parlantes comme les Égyptiens. Leur contribution à l'histoire de l'intelligence artificielle est d'un autre ordre — plus fondamentale, plus abstraite, plus durable. Elles ont inventé les langages du calcul et du temps. Sans ces langages, nos machines pensantes n'existeraient tout simplement pas.
Hier — La révolution du vide
Quelque part entre 300 et 400 avant notre ère, dans le cœur humide de ce que nous appelons aujourd'hui le Mexique, les Olmèques — cette civilisation que les archéologues nomment la « culture mère » de la Mésoamérique — développèrent un système de numération qui nécessitait un symbole pour représenter l'absence. Ce symbole, dessiné sous la forme d'une coquille évoquant le vide, était le zéro positionnel.
L'invention peut sembler triviale à des esprits modernes habitués à manipuler des zéros depuis l'enfance. Elle ne l'est pas. La plupart des grandes civilisations de l'Antiquité — les Romains, les Grecs, les Égyptiens — n'ont jamais développé de véritable concept du zéro. Leurs systèmes de numération, aussi sophistiqués fussent-ils, ne permettaient pas de représenter le néant comme une quantité. Les Babyloniens utilisaient parfois un espace vide comme marqueur de position, mais sans lui attribuer de valeur propre. Il fallut attendre le cinquième siècle de notre ère pour que le zéro apparaisse en Inde, et plusieurs siècles encore pour qu'il atteigne l'Europe par l'intermédiaire des mathématiciens arabes.
Les Olmèques, puis les Mayas qui héritèrent de leur savoir, avaient résolu le problème bien avant. Leur système vigésimal — en base vingt, probablement parce que les anciens comptaient sur leurs doigts et leurs orteils — utilisait seulement trois symboles : un point pour un, une barre pour cinq, et une coquille pour zéro. Avec ces trois éléments, ils pouvaient représenter n'importe quel nombre, écrire des dates s'étendant sur des millions d'années, calculer les trajectoires des planètes.
La stèle C de Tres Zapotes, datée de 32 avant notre ère, porte l'une des plus anciennes inscriptions utilisant ce système. D'autres monuments olmèques, comme la stèle de La Mojarra, confirment l'ancienneté de cette invention. Les Mayas ne firent qu'hériter et perfectionner un système que leurs prédécesseurs avaient élaboré des siècles auparavant.
Aujourd'hui — Les architectes du temps
Le calendrier du Compte Long, utilisé dès les premiers siècles de notre ère et probablement développé à partir de traditions plus anciennes, permettait de dater les événements sur des périodes astronomiques. Des inscriptions retrouvées sur des stèles calculent des dates situées plus de quatre cents millions d'années dans le passé ou le futur. Les astronomes mayas de l'Antiquité avaient déterminé la période synodique de Vénus — le temps entre deux retours de la planète à la même position apparente — à 584 jours, avec une précision qui ne serait pas égalée en Europe avant des siècles.
Mais le calendrier maya n'était pas qu'un outil de mesure. C'était un système d'intégration de multiples cycles temporels. Le Tzolk'in, calendrier sacré de 260 jours, s'entrelaçait avec le Haab', calendrier solaire de 365 jours, pour former le Calendrier Rond — un cycle de 52 ans au terme duquel les mêmes combinaisons de dates se répétaient. Cette superposition de cycles, cette capacité à penser le temps comme un entrelacement de rythmes différents, préfigure de façon saisissante les structures de données que nous utilisons aujourd'hui dans nos systèmes informatiques.
Les prêtres-astronomes mayas observaient le ciel depuis des observatoires comme celui de Uaxactún, où des temples alignés permettaient de marquer avec précision les équinoxes et les solstices. À Copán, des stèles enregistraient les cycles de la lune et des planètes avec une exactitude remarquable. Ces observations n'étaient pas de simples curiosités. Elles servaient à prédire les éclipses, à déterminer les dates propices aux semailles et aux récoltes, à rythmer la vie religieuse et politique des cités.
Le Codex de Dresde, bien que copié à une époque postérieure, préserve des tables astronomiques dont l'origine remonte à l'Antiquité maya. Ces tables permettaient de calculer les positions de Vénus des siècles à l'avance. Elles témoignent d'une tradition d'observation systématique qui s'étendait sur des générations, accumulant des données et affinant les modèles.
L'astronomie, ici comme ailleurs, était la mère de la computation. Observer les étoiles, c'est mesurer le temps. Mesurer le temps, c'est calculer. Calculer, c'est abstraire. Et abstraire, c'est penser.
Au-delà — Le langage universel du calcul
Les contributions de la Mésoamérique antique à l'histoire de l'intelligence artificielle sont à la fois fondamentales et méconnues. Fondamentales parce que sans le zéro, sans le concept de notation positionnelle, sans l'idée qu'un système de symboles peut représenter n'importe quelle quantité, les ordinateurs n'existeraient pas. Méconnues parce que l'historiographie occidentale a longtemps minimisé les réalisations intellectuelles des civilisations précolombiennes.
Cette histoire nous enseigne quelque chose d'essentiel sur la nature de l'intelligence — artificielle ou non. Les Olmèques et les Mayas n'avaient pas d'électricité, pas de métaux conducteurs, pas de semi-conducteurs. Pourtant, ils ont résolu des problèmes computationnels d'une complexité stupéfiante. Leurs tables astronomiques prédisaient les éclipses avec une précision que les astronomes européens n'atteindraient que bien plus tard. Leurs calendriers intégraient des cycles de différentes échelles temporelles dans un système cohérent. Leur concept du zéro — philosophique autant que mathématique — leur permettait de penser l'infini et le néant.
Ces réalisations nous invitent à repenser ce que nous entendons par « technologie de l'information ». Nous avons tendance à imaginer l'informatique comme nécessairement liée à l'électronique, aux circuits intégrés, aux écrans lumineux. Mais l'informatique, dans son essence, n'est rien d'autre que le traitement systématique de l'information selon des règles définies. Et ce traitement peut se faire avec des glyphes gravés dans la pierre aussi bien qu'avec des transistors, avec des barres et des points aussi bien qu'avec des uns et des zéros.
Les prêtres-astronomes de Copán et de Tikal, calculant la position de Vénus des siècles à l'avance, pratiquaient une forme de computation. Ils avaient encodé dans leurs codex des algorithmes qui, appliqués méthodiquement, produisaient des résultats prévisibles et reproductibles. Ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des systèmes de traitement de l'information, aussi légitimes et aussi sophistiqués que ceux que nous utilisons aujourd'hui — simplement différents dans leur substrat matériel.
Nous vivons dans un monde saturé de chiffres, de calculs, de données. Nos vies sont rythmées par des algorithmes qui décident de ce que nous voyons, de ce que nous achetons, de ce que nous croyons savoir. Nous pensons cette révolution numérique comme quelque chose de radicalement nouveau, sans précédent dans l'histoire humaine.
Mais dans les ruines de Tikal, sur les stèles de Copán, dans les inscriptions de Tres Zapotes, une autre histoire se raconte. L'histoire de civilisations qui, sans électricité ni silicium, avaient compris que le temps pouvait être mesuré, que l'information pouvait être encodée, que le calcul pouvait être systématisé.
Le zéro n'est pas né dans les laboratoires de la Silicon Valley. Il est né dans les forêts tropicales de la Mésoamérique, inventé par des astronomes qui scrutaient Vénus et des scribes qui comptaient les jours. L'intelligence artificielle, dans sa forme moderne, est l'héritière de ces inventions anciennes. Elle repose sur des fondations posées il y a plus de deux millénaires, sur un continent que l'Europe ne connaissait pas encore.
Les glyphes et les étoiles parlent toujours. Il suffit de savoir les écouter.