Horizon 2036-2050 : La métamorphose
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Le Tiktaalik : métaphore de la transition entre deux mondes, comme l'humanité entre l'ère pré-IA et post-IA.
Horizon 2036-2050 — La métamorphose
Ce que les signaux forts et faibles nous disent du monde qui vient
Les signaux forts — Ce vers quoi nous tendons
Cinq tendances structurantes se dessinent pour cette période lointaine. La prévision à cet horizon est incertaine par nature — mais certaines trajectoires sont suffisamment robustes pour être considérées comme probables.
1. La question de la superintelligence
Si l'AGI est atteinte avant 2036, la période qui suit posera une question plus vertigineuse encore : la superintelligence est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Est-elle évitable ?
Une superintelligence — un système dont les capacités intellectuelles dépassent celles de l'humanité entière dans tous les domaines — représenterait un saut qualitatif sans précédent dans l'histoire de la vie sur Terre. Pour la première fois, une espèce aurait créé quelque chose de plus intelligent qu'elle-même.
Les scénarios divergent radicalement. Certains chercheurs — comme ceux qui ont fondé le mouvement de la sécurité de l'IA — considèrent qu'une superintelligence mal alignée représente un risque existentiel pour l'humanité. D'autres — comme les accélérationnistes — voient dans la superintelligence la solution à tous nos problèmes : maladies, vieillissement, changement climatique, pauvreté.
Convergence continentale
Si la superintelligence devient possible, la question de qui la développe en premier devient la question géopolitique ultime. Les États-Unis, la Chine, peut-être l'Europe ou une coalition internationale — le premier à l'atteindre disposera d'un avantage qui pourrait être insurmontable. La course à la superintelligence pourrait devenir la course aux armements du XXIe siècle.
Que la superintelligence soit atteinte ou non d'ici 2050, la question de sa possibilité structurera les débats. Elle forcera l'humanité à réfléchir à ce qu'elle veut vraiment — et à ce qu'elle est prête à risquer.
2. L'économie post-travail
Si l'IA et la robotique peuvent accomplir la plupart des tâches productives, que devient le travail ? Et que devient une société fondée sur le travail ?
Les projections les plus audacieuses suggèrent que d'ici 2050, une majorité des emplois actuels pourraient être automatisés. Non seulement les emplois manuels répétitifs, mais aussi les emplois cognitifs — analyse, rédaction, création, même recherche scientifique.
Cela ne signifie pas nécessairement un monde sans travail humain. De nouveaux métiers émergeront — comme ils l'ont toujours fait. Mais le rapport entre la valeur créée et le travail humain nécessaire pourrait se transformer radicalement.
Les modèles économiques devront évoluer. Le revenu universel de base — une allocation versée à tous indépendamment du travail — passera de l'idée marginale au débat central. D'autres modèles émergeront : propriété collective des systèmes d'IA, taxation des robots, économie du temps libre, économie de la contribution.
Convergence continentale
Les pays riches pourront expérimenter des modèles post-travail. Les Émirats arabes unis testent déjà des formes de revenu garanti. L'Europe du Nord pourrait être en première ligne. Mais les pays en développement — où le travail reste le principal chemin vers la dignité et l'intégration sociale — feront face à des défis différents. L'Inde, avec sa jeunesse massive, devra inventer de nouvelles voies. L'Afrique aussi.
La question du sens du travail — et du sens de la vie sans travail contraint — deviendra une question philosophique autant qu'économique.
3. La gouvernance du risque existentiel
L'IA sera reconnue comme un risque existentiel potentiel — et la gouvernance de ce risque deviendra une priorité mondiale.
Les institutions internationales devront évoluer. Le système actuel — Nations Unies, traités bilatéraux, organisations régionales — n'a pas été conçu pour gérer des technologies qui évoluent plus vite que les négociations diplomatiques.
Des propositions émergent : une agence internationale de l'IA sur le modèle de l'AIEA pour le nucléaire. Des moratoires sur certains types de recherche. Des inspections internationales des laboratoires d'IA avancée. Des protocoles de partage d'information sur les risques émergents.
Convergence continentale
La gouvernance mondiale de l'IA exigera une coopération entre puissances rivales — notamment les États-Unis et la Chine. Historiquement, les risques existentiels partagés ont parfois permis cette coopération — comme la non-prolifération nucléaire pendant la Guerre froide. Mais les tensions actuelles rendent cette coopération incertaine.
L'Europe pourrait jouer un rôle de médiation — elle a l'expérience de la construction d'institutions multilatérales. Les pays du Sud — Inde, Brésil, Afrique du Sud — exigeront leur place à la table. Le risque existentiel n'a pas de frontières — mais les intérêts nationaux, si.
4. L'IA au cœur des relations internationales
L'intelligence artificielle ne sera plus un enjeu parmi d'autres des relations internationales. Elle en sera le cœur.
Les alliances se structureront autour de l'accès à l'IA et aux ressources qu'elle requiert — puces, énergie, données, talents. Les conflits potentiels — militaires ou économiques — auront l'IA comme enjeu central. Les normes internationales — commerce, droits de l'homme, environnement — devront intégrer la dimension IA.
Taïwan — où TSMC fabrique la majorité des puces avancées mondiales — restera un point de friction majeur. Le contrôle des terres rares — essentielles à la fabrication des semi-conducteurs — sera un enjeu stratégique. L'énergie nécessaire aux centres de données fera des pays producteurs d'énergie propre des acteurs clés.
Convergence continentale
Le monde pourrait se stabiliser autour de deux ou trois grandes sphères d'influence technologique. Ou il pourrait se fragmenter davantage. Ou une forme de gouvernance mondiale pourrait émerger. Les scénarios restent ouverts — mais tous placent l'IA au centre.
Les pays qui n'auront pas développé de capacités souveraines en IA seront dépendants. La souveraineté du XXIe siècle sera en partie technologique.
5. La convergence biologie-IA
L'intelligence artificielle et la biologie fusionneront de manières que nous commençons à peine à imaginer.
La biologie synthétique — la capacité de concevoir et créer des organismes vivants — sera amplifiée par l'IA. AlphaFold a résolu le repliement des protéines. Les prochains systèmes concevront des protéines nouvelles, des organismes nouveaux, des thérapies géniques sur mesure.
La frontière entre le vivant et l'artificiel s'estompera. Des organes cultivés en laboratoire. Des thérapies cellulaires programmées. Des micro-organismes conçus pour des fonctions spécifiques. L'IA ne sera plus seulement un outil de calcul — elle sera un outil de création biologique.
Convergence continentale
Les États-Unis et la Chine mènent la recherche en biologie synthétique. L'Europe a des capacités significatives — notamment au Royaume-Uni et en Allemagne. L'Inde développe son secteur biotechnologique. Les questions éthiques — modification du génome humain, création de nouvelles formes de vie — diviseront les continents selon leurs traditions culturelles et religieuses.
Cette convergence offrira des possibilités extraordinaires — guérir des maladies aujourd'hui incurables, restaurer des écosystèmes dégradés, peut-être même prolonger la vie humaine de manière significative. Elle posera aussi des risques sans précédent — armes biologiques conçues par IA, accidents de laboratoire catastrophiques, conséquences non prévues de la modification du vivant.
Les signaux faibles — Ce qui pourrait advenir
Trois tendances émergent dans les marges de la prospective. Elles semblent spéculatives aujourd'hui. Elles pourraient définir demain.
1. L'exploration spatiale par l'IA
L'espace — trop vaste, trop hostile, trop lent pour les humains — pourrait devenir le domaine privilégié de l'intelligence artificielle.
Les sondes autonomes capables d'explorer, d'analyser, de décider sans intervention humaine sont déjà en développement. D'ici 2050, des systèmes d'IA pourraient explorer les lunes de Jupiter et de Saturne, construire des infrastructures sur Mars, peut-être voyager vers d'autres étoiles.
L'IA n'a pas besoin d'oxygène, de nourriture, de retour. Elle peut voyager pendant des décennies, voire des siècles. Elle peut prendre des décisions en temps réel face à des situations imprévues, sans attendre les signaux de la Terre.
Convergence continentale
Les États-Unis, la Chine, l'Europe (via l'ESA), l'Inde, le Japon développent des programmes spatiaux. Mais seuls les plus avancés — États-Unis et Chine principalement — auront probablement les capacités de déployer des systèmes d'IA véritablement autonomes dans l'espace.
Si nous découvrons de la vie ailleurs dans le système solaire — ou au-delà — ce sera probablement une IA qui la trouvera en premier. Cette découverte transformerait notre compréhension de notre place dans l'univers.
2. L'immortalité numérique
La possibilité de préserver la conscience humaine sous forme numérique — le « téléchargement de l'esprit » — passera de la science-fiction au débat scientifique et éthique.
Les progrès en neurosciences, en modélisation computationnelle, et en IA pourraient rendre concevable — à défaut de réalisable — la simulation d'un cerveau humain complet. Certains transhumanistes considèrent cette perspective comme l'étape ultime de l'évolution humaine. D'autres y voient une illusion dangereuse — la copie n'est pas la personne.
D'ici 2050, nous ne saurons probablement pas encore si le téléchargement de l'esprit est possible. Mais nous aurons peut-être une meilleure compréhension de ce qui serait nécessaire — et de ce que cela signifierait philosophiquement.
Convergence continentale
Ces recherches se concentrent aux États-Unis — dans les laboratoires privés comme ceux de la Silicon Valley, mais aussi dans les universités. L'Europe et l'Asie suivent. Les traditions religieuses de nombreuses régions — qui ont des conceptions spécifiques de l'âme et de la mort — influenceront les débats. Ce qui sera acceptable en Californie ne le sera peut-être pas au Vatican ou à La Mecque.
Même si l'immortalité numérique reste hors de portée, la perspective de sa possibilité transformera notre rapport à la mort — et donc à la vie.
3. De nouvelles formes de société
L'IA pourrait permettre l'émergence de formes d'organisation sociale que nous ne savons pas encore imaginer.
Les sociétés humaines ont évolué — des bandes de chasseurs-cueilleurs aux empires aux États-nations. Chaque forme était adaptée à son contexte technologique et écologique. L'IA pourrait créer les conditions d'une nouvelle forme.
Des communautés coordonnées par des systèmes d'IA capables de gérer une complexité au-delà de la compréhension humaine. Des démocraties augmentées où l'IA permet à des millions de personnes de délibérer ensemble. Des économies où l'allocation des ressources est optimisée en temps réel. Des formes de gouvernance décentralisées rendues possibles par la coordination algorithmique.
Convergence continentale
Ces expérimentations pourraient émerger n'importe où — dans des villes-États comme Singapour, dans des régions pionnières, dans des communautés intentionnelles. L'Europe, avec sa tradition d'expérimentation sociale, pourrait être un terrain fertile. L'Afrique, avec ses institutions parfois plus flexibles, aussi.
Nous ne savons pas à quoi ressembleront ces nouvelles formes. Nous savons seulement que les formes actuelles — conçues pour des sociétés industrielles — pourraient ne plus être adaptées à un monde transformé par l'IA.
Ce que l'horizon 2050 nous enseigne
Les signaux forts nous disent que le monde de 2050 sera méconnaissable. La superintelligence sera possible ou imminente. Le travail tel que nous le connaissons aura été transformé. La gouvernance mondiale aura dû s'adapter à des risques sans précédent. L'IA sera au cœur des relations internationales. La biologie et l'informatique auront fusionné.
Les signaux faibles nous rappellent que des transformations plus profondes encore sont concevables. L'exploration de l'univers par des intelligences artificielles. La possibilité — au moins théorique — de la continuité de la conscience au-delà de la mort biologique. L'émergence de nouvelles formes d'organisation sociale.
Ce que ces signaux partagent, c'est l'incertitude radicale. À cet horizon, nous ne savons pas. Nous ne pouvons que tracer des possibilités, identifier des tendances, imaginer des scénarios.
Mais cette incertitude n'est pas une excuse pour l'inaction. Les choix que nous faisons aujourd'hui — en matière de recherche, de régulation, d'éthique, d'éducation — façonneront lequel de ces futurs possibles deviendra le nôtre.
L'horizon 2050 n'est pas une destination. C'est un champ de possibilités. Et nous sommes ceux qui, par nos choix collectifs, le cultiverons.