Moyen-Orient
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Omar Al Olama (2017) : les Émirats nomment le premier ministre de l'IA au monde.
Moyen-Orient — Les jardins de silicium
Comment le désert devint un laboratoire d'intelligence artificielle
Hier — La vision et la nécessité
Il existe deux façons de construire un avenir technologique. La première naît de la nécessité — quand la survie exige l'innovation. La seconde naît de la vision — quand la richesse permet de parier sur demain.
Le Moyen-Orient a connu les deux.
En 2017, les Émirats arabes unis firent quelque chose qu'aucun pays n'avait osé faire : ils nommèrent un ministre de l'Intelligence artificielle. Omar Al Olama avait trente ans. Il devenait le premier au monde à porter ce titre.
Ce n'était pas un geste symbolique. C'était une déclaration d'intention.
Les Émirats savaient ce que le monde oubliait parfois : le pétrole s'épuise. Les réserves qui avaient fait la fortune du Golfe ne dureraient pas éternellement. Le modèle économique qui avait transformé des villages de pêcheurs en métropoles de verre et d'acier devait être réinventé. L'intelligence artificielle serait le nouveau pétrole.
« L'IA est probablement la priorité numéro un des Émirats en termes d'investissements et de focus », déclara Al Olama. Le pays n'y allait pas par demi-mesures.
En 2019, les Émirats créèrent MBZUAI — la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence. C'était la première université au monde entièrement consacrée à l'intelligence artificielle. Pas un département d'IA dans une université existante. Une université d'IA — point. Les meilleurs chercheurs du monde furent recrutés. Les doctorants reçurent des bourses complètes. L'objectif était de former une génération d'Émiratis capables de construire l'IA, pas seulement de l'utiliser.
En 2022, le Technology Innovation Institute d'Abu Dhabi lança Falcon — un grand modèle de langage nommé d'après l'oiseau national des Émirats. L'année suivante, Falcon 10B surpassait les modèles de Google et Meta sur certains tests de performance. Les Émirats ne voulaient pas simplement acheter l'IA américaine. Ils voulaient créer la leur.
G42, le champion émirati de l'IA, émergea comme un acteur majeur. La société, présidée par un membre influent de la famille royale d'Abu Dhabi, développait des infrastructures d'IA massives. En mai 2024, G42 dévoila Falcon 2, alimenté par l'un des plus grands supercalculateurs du monde. Le modèle était open source — accessible à tous, modifiable par tous.
En avril 2024, Microsoft investit un milliard et demi de dollars dans G42. L'accord avait été précédé de négociations entre les gouvernements américain et émirati. G42 acceptait de se détourner de ses partenariats chinois en échange de l'accès à la technologie américaine. L'IA devenait un enjeu géopolitique — et les Émirats choisissaient leur camp.
« Sur le front de l'IA, je pense qu'il y aura un alignement complet entre les Émirats et les États-Unis », déclara Al Olama.
Les chiffres racontaient une histoire de transformation accélérée. La main-d'œuvre émiratie dans l'IA avait quadruplé entre 2001 et 2023, atteignant cent vingt mille travailleurs. L'IA pourrait contribuer quatre-vingt-seize milliards de dollars à l'économie émiratie d'ici 2030 — près de quatorze pour cent du PIB. Le désert devenait jardin de silicium.
La nation des startups
Pendant ce temps, sur la côte orientale de la Méditerranée, Israël continuait de cultiver un autre type de jardin.
Le pays qui avait construit le WEIZAC en 1955 — l'un des premiers ordinateurs du monde, créé par une nation de six ans à peine — n'avait jamais cessé d'innover. L'Unité 8200, l'équivalent israélien de la NSA, était devenue, presque par accident, la plus grande école de startups du monde. Les vétérans qui en sortaient fondaient des entreprises de cybersécurité, de fintech, d'IA. Check Point, Wiz, Palo Alto Networks : autant de géants nés de ce creuset militaire.
En 2024, les startups israéliennes levèrent collectivement douze milliards deux cents millions de dollars — une augmentation de trente et un pour cent par rapport à l'année précédente. L'IA représentait quarante-sept pour cent de tous les investissements et trente pour cent de l'écosystème startup du pays.
Les chiffres israéliens stupéfiaient par leur intensité. Depuis 2018, la part d'investissement dans l'IA en Israël était trois à quatre fois supérieure à celle de l'Europe ou des États-Unis. La croissance des entreprises d'IA actives depuis 2014 atteignait cent soixante-treize pour cent — bien au-delà de la croissance des startups non-IA.
Wiz, une entreprise de cybersécurité fondée à Tel Aviv, leva neuf cents millions de dollars en 2024, atteignant une valorisation de douze milliards de dollars. Elle servait plus de quarante pour cent des entreprises du Fortune 100. Island, spécialisée dans les navigateurs d'entreprise sécurisés, atteignit quatre milliards huit cents millions de dollars de valorisation. Dream, une startup de cybersécurité utilisant l'IA, devint une licorne avec un milliard et cent millions de valorisation.
En décembre 2024, Nvidia acquit Run:ai, une startup israélienne d'infrastructure IA, pour huit cents millions de dollars. Ilya Sutskever, cofondateur d'OpenAI, établit un laboratoire de recherche à Tel Aviv pour sa nouvelle entreprise SSI — Safe Superintelligence Inc. Meta lança un accélérateur IA à Tel Aviv. L'écosystème attirait les géants.
Hailo, fondée à Tel Aviv en 2017, concevait des processeurs d'IA spécialisés pour les appareils périphériques — des puces capables de performances de centre de données avec une faible consommation d'énergie. Elle leva trois cent quarante-quatre millions de dollars et atteignit une valorisation d'un milliard deux cents millions.
Israël évoluait, selon les observateurs, de « nation des startups » à « nation de la mise à l'échelle » — les entreprises démontraient leur capacité à croître et à rivaliser sur la scène mondiale, pas seulement à naître et à être rachetées.
Le royaume ambitieux
Plus au sud, l'Arabie saoudite traçait sa propre voie.
Vision 2030 — le plan de transformation économique lancé par le prince héritier Mohammed ben Salmane — plaçait l'intelligence artificielle au cœur de l'avenir du royaume. L'objectif était de diversifier une économie encore dépendante du pétrole, de créer des millions d'emplois dans les secteurs technologiques, de transformer le pays en hub régional de l'innovation.
Les investissements étaient massifs. Plus de cinq cents milliards de dollars alloués aux projets de mégacités et d'infrastructures intelligentes, dont NEOM — une ville futuriste de cinq cents milliards de dollars construite ex nihilo dans le désert, alimentée par des énergies renouvelables et pilotée par l'intelligence artificielle.
NEOM devait être un laboratoire grandeur nature. Véhicules autonomes. Sécurité par IA. Personnalisation des services par apprentissage automatique. Une ville conçue non pas pour s'adapter à l'IA, mais autour de l'IA.
L'Arabie saoudite visait vingt milliards de dollars d'investissements IA d'ici 2030. La contribution annuelle de l'IA à l'économie était projetée à cent trente-cinq milliards de dollars — soit douze virgule quatre pour cent du PIB. Le royaume se classait premier mondial en stratégie gouvernementale dans l'index Global AI de Tortoise Media.
En mai 2024, SDAIA — l'Autorité saoudienne des données et de l'intelligence artificielle — lança ALLaM, un grand modèle de langage en arabe, en partenariat avec IBM. En octobre, le fonds souverain saoudien (PIF) annonça un partenariat avec Google Cloud pour établir un hub IA avancé près de Dammam. Wa'ed Ventures, un fonds de capital-risque saoudien, réserva cent millions de dollars pour les startups IA du royaume.
« Nous repriorisons un peu vers les secteurs qui en ont le plus besoin, et aujourd'hui c'est la technologie, l'intelligence artificielle », déclara le ministre de l'Économie Faisal Alibrahim.
Aujourd'hui — La géopolitique de l'IA
Le Moyen-Orient de l'IA était devenu un échiquier géopolitique.
Les Émirats avaient choisi l'Amérique. G42 avait rompu ses partenariats chinois. L'investissement de Microsoft scellait une alliance technologique. Omar Al Olama parlait d'« alignement complet » avec les États-Unis sur l'IA.
Israël restait ancré dans l'écosystème occidental. Les géants américains — Nvidia, Meta, Google — y établissaient des bureaux et achetaient des startups. La technologie israélienne alimentait la Silicon Valley.
L'Arabie saoudite naviguait plus prudemment. Elle travaillait avec IBM et Google, mais aussi avec Huawei. Elle cherchait à maintenir des relations avec toutes les parties, à ne pas se fermer de portes.
Cette géopolitique de l'IA reflétait des tensions plus profondes. La course entre les États-Unis et la Chine pour la domination technologique se jouait aussi au Moyen-Orient. Les pays du Golfe, riches mais technologiquement dépendants, devaient choisir leurs fournisseurs — et leurs alliés. L'IA n'était plus seulement une technologie. C'était un outil de puissance.
Les modèles en arabe — Falcon, ALLaM, Jais — représentaient aussi un enjeu de souveraineté linguistique. Les grands modèles de langage occidentaux étaient principalement entraînés sur des corpus en anglais. Ils comprenaient mal l'arabe — ses dialectes, ses nuances, sa culture. Construire des modèles arabes, c'était refuser que la révolution de l'IA se fasse sans la langue de quatre cents millions de personnes.
G42 et MBZUAI développaient Jais, présenté comme le modèle de langage arabe de la plus haute qualité au monde. Google lançait un fonds de quinze millions de dollars pour aider à la localisation de l'IA en arabe. L'enjeu était de s'assurer que l'intelligence artificielle parle — et comprenne — la langue du Moyen-Orient.
Au-delà — Les deux jardins
Le Moyen-Orient nous présente deux modèles de développement de l'IA.
Le premier est celui de la vision financée. Les Émirats et l'Arabie saoudite investissent massivement parce qu'ils le peuvent — parce que la richesse pétrolière leur donne les moyens de parier sur l'avenir. Ils construisent des universités, recrutent des chercheurs, développent des modèles, établissent des hubs. Ils transforment la rente pétrolière en capital technologique.
Ce modèle a des avantages évidents. L'argent attire les talents. Les infrastructures permettent l'expérimentation. La volonté politique accélère les décisions. Les Émirats ont créé un écosystème IA significatif en moins d'une décennie.
Mais ce modèle a aussi des limites. L'argent peut acheter des chercheurs — il ne peut pas acheter une culture de l'innovation. Les universités peuvent être construites — les traditions académiques prennent des générations à se former. Les modèles peuvent être développés — la recherche fondamentale qui les sous-tend vient souvent d'ailleurs.
Le second modèle est celui de la nécessité cultivée. Israël innove parce qu'il doit innover — parce que sa situation géopolitique exige une avance technologique permanente. L'Unité 8200 forme des ingénieurs qui fondent des startups. La menace constante stimule la créativité. La petite taille du marché intérieur pousse les entreprises à viser le monde dès le départ.
Ce modèle a produit des résultats remarquables. Israël compte parmi les écosystèmes startup les plus dynamiques de la planète. Ses entreprises de cybersécurité dominent le marché mondial. Son expertise en IA est reconnue internationalement.
Mais ce modèle est aussi fragile. Il dépend d'un contexte géopolitique spécifique — que se passerait-il si la paix s'installait ? Il repose sur une population éduquée et motivée — que se passerait-il si les talents partaient ? Il est concentré dans quelques secteurs — cybersécurité, défense, fintech — qui ne représentent pas l'ensemble du champ de l'IA.
Le Moyen-Orient nous enseigne que l'IA peut naître partout — même dans le désert, même dans les régions que l'Occident ne regarde pas toujours.
Il nous enseigne que la richesse peut être un accélérateur — mais pas une garantie. Les Émirats ont l'argent. Ils doivent encore prouver qu'ils peuvent produire l'innovation, pas seulement l'acheter.
Il nous enseigne que la nécessité peut être une force motrice — mais pas une solution universelle. Israël innove sous la contrainte. D'autres pays ne peuvent pas reproduire cette contrainte — et ne le voudraient pas.
Il nous enseigne enfin que l'IA est devenue un enjeu géopolitique. Les alliances technologiques reflètent les alliances politiques. Les choix de fournisseurs sont des choix stratégiques. Le Moyen-Orient, carrefour historique des civilisations, devient un carrefour de la révolution numérique.
Les jardins de silicium fleurissent dans le désert. Ils sont irrigués par le pétrole d'hier et les données de demain. Ils produisent des modèles en arabe, des startups en hébreu, des infrastructures financées par des fonds souverains.
La question qui reste ouverte est de savoir si ces jardins sont durables — s'ils peuvent survivre à l'épuisement du pétrole, aux changements géopolitiques, aux évolutions technologiques. S'ils sont des oasis temporaires ou des forêts permanentes.
Le désert a fleuri. L'avenir dira s'il reste vert.